Athos Le forestier Maria Stefanopoulou

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Cénotaphe d’une présence mi-rêvée mi-réelle, très fin questionnement sur la différence entre le crime et le sacrifice, la survie de la culpabilité, Athos le forestier dans son invention d’un retrait dans la forêt pour survivre à un massacre, pour s’inventer justice et destin, offre une vision saisissante de la Grèce d’après-guerre. Quatre générations de femmes se partagent cette mémoire grecque déchirée, ses fantômes et sa croyance dans la Nature. Aux confins du fantastique, Maria Stepanopoulou signe un roman entre souffrance et cendre comme une lumineuse interrogation morale.

Donner corps à une réalité fuyante, dessiner une présence plus réelle d’être enfuie, montrer aussi que tout personnage, tout témoignage sur lui en tout cas, en fait une ombre, tous ces quasi lieux-communs de la littérature sont contenus dans l’idée de cénotaphe. « Quand elles viendront, les femmes trouveront le tombeau vide. » Cet avertissement, à moins que ce ne soit une prophétie dans ce roman qui entremêle si savamment les époques, rythme le texte. Sa grande force est de ne jamais vraiment décider si Athos est un fantôme, un compagnon de culpabilité inventée par Lefki, sa petite-fille. À partir de ce doute, Maria Stefanopoulou parvient à installer avec une force palpable ce magnifique personnage de forestier. Il affirme – sans doute est-ce là une définition du personnage romanesque toujours interrogée par l’autrice – : « Je suis mort. On m’a exécuté en décembre 1943. Depuis lors je ne peux vivre sans ma mort. Je lui appartiens. » Le sujet central de ce roman, une découverte admirable, reste alors de savoir comment survivre et témoigner. « Une mémoire difficile, qui se ranime grâce à l’imagination de l’horreur. » Je pense que dans l’idée de cénotaphe gît l’idée de l’invention d’un espace où survivre, où échapper à notre propre folie dans une fuite qui nous y confronte. Athos ou la figure du forestier essentiel. Maria Stefanopolou, un peu à la manière de De la forêt, parvient à décrire cet espace d’une forêt grecque, d’un retranchement montagneux. Athos le forestier est bien mieux qu’un roman écologique en train de s’inventer en ce moment. La forêt reste l’espace du mythe primordiale, l’écart dans une sauvagerie à proximité des hommes. Une incarnation, sans doute aussi, de la posture de n’importe quel écrivain. « Athos nous parlait de la solitude, d’une tentative lucide pour agir individuellement tout en restant au service de la communauté. » Athos le forestier comporte de très belles pages sur cette nécessité – en constante invention nécessairement – de la forêt où personne n’entre pour la première fois, où il reconnaît ses peurs mais aussi le dialogue muet d’un sens de la communauté qui se développerait aussi chez les arbres. Une partie de la beauté de ce roman est de suggérer (comprendre toujours permettre le doute) que cette forêt est possible seulement comme une invention, un refuge rêvé pour Lefki qui réécrit l’improbable survit de son grand-père au massacre des Résistants grecs par les nazis, à sa distante implication dans la guerre civile qui suivra dans le pays.

Je crois simplement que le crime ne peut-être écarté ou retranché de la condition humaine. {…} Et pourtant, nous vivons en nous accommodant du crime, même si nous le trouvons injuste, surtout si nous en changeons le nom et le transformons en sacrifice, autrement dit en don.

Au début de son roman Maria Stefanopoulou précise une autre finalité essentielle de la pratique romanesque : la certitude douloureuse, toujours plus ou moins coupable, que « nommer de manière erronée un acte innommable revient à renforcer l’action du mal dans le monde». Athos le forestier est alors un roman moraliste. Pour en faire de la littérature, il faut qu’il s’agisse d’une mise à la question du langage. Outre le sens du nom des personnages – Lefki la narratrice dont le nom serait d’un sens proche de celui de Blanche en français incarne l’ombre de ce désir de lumière (cette volonté selon la belle, célèbre, formule de Celan, sur qui témoigne pour le témoin), sa fille Iokastis (Jocaste) est celle qui invente destin et justice et Athos serait un prénom inventé, amalgame de Athos, lathos et pathos (les cendres, l’erreur et la passion : la littérature quoi) – la romancière s’interroge sur la différence que l’on pourrait établir entre un crime et un sacrifice. Maria Stefanopoulou le rappelle avec force : aucune guerre n’est belle, toutes ses exécutions sont des crimes, qu’il ne faudrait pas transformer en sacrifice. La commémoration des massacres serait aussi une façon de valider cette possibilité d’un meurtre qui ferait sens, d’une vengeance qui serait légitime. Le roman multiplie les points de vue sur le massacre d’Athos et de son fils. Seulement des points de vue féminins sans doute faut-il tout de même le souligner.

Ce qui la tourmente, c’est la guerre entre les simples individus, la guerre d’un homme avec sa conscience.

Invention polyphonique d’un personnage, de cette hauteur de vue comme démission de cette vie, de cette solitude solidaire, de cette vie en marge du monde qui permettrait à Athos d’agir. Avec toujours cette très fine distanciation d’une invention possible. Dans une ironique imitation de Flaubert, Lefki dit Athos c’est moi, elle aussi se réfugie dans une cabane de forestiers, tente de donner sens à son travail d’anesthésiste dans la clinique de la douleur, à cette succession de trois générations de femmes sans homme. Athos le forestier est alors particulièrement à son aise dans le dilemme, dans les conditions de notre survie. Un grand roman d’une autrice, découverte au hasard, dont je vais suivre avec attention l’œuvre.

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