L’écriture du désastre Maurice Blanchot






Écriture différée du désastre, en rapport d’irrégularité avec elle-même, pensée hors pouvoir par un essai sur le fragmentaire, réflexion sur l’Autre où semblent converger toutes les spéculations de Blanchot sur la littérature. La littérature du désastre poursuit une pratique de l’écart absolu, une pensée du Neutre, de l’effacement, de l’oubli.

Relire L’écriture du désastre fut une expérience de suspension du sens. Blanchot le dit quelque part dans cet ouvrage dont, je crois, il ne faut nullement méconnaître complexité et difficulté : se citer soi-même, revenir à sa propre pensée la dote d’une autorité, d’un pouvoir comme il le dit sans doute dans un sens foucaldien, dont l’écriture – dans la haute exigence conçue par Blanchot – devrait se départir. Et L’écriture du désastre y parvient. Le sens, surtout son analyse d’ensemble, en paraît à tout instant suspendu. On pourrait dire que l’auteur impose une respiration de la pensée, contraint son lecteur à un autre rapport au temps de sa lecture. Peut-être n’est-ce que moi, pour avoir recours à une singularité dont Blanchot se défait si totalement dans cet essai, mais ma lecture appela des interruptions. Des instants d’éloignement pour que la fascination ne verse pas dans l’incompréhension. Après cette seconde lecture de L’écriture du désastre, après celle dAminadab il me faut admettre que Blanchot suscite en moi une certaine réserve. Si ce texte parvient à nous imposer le subissement, « la rupture silencieuse du fragmentaire », il nous perd, parfois, dans son haut degré d’abstraction. Disons, sans avoir vraiment totalement éclairé notre pensée à ce sujet, que parfois on décrocha de cette pensée en apparence sans autre référence qu’elle-même. À l’occasion, sans doute par une lecture trop rapide, ressentir un défaut d’incarnation, ne pas voir ce que Blanchot mettait derrière ses mots.

les mots devenus le dépôt sacré de tous les sens perdus, latents, dont le recueillement est désormais la tâche finale de celui qui écrit en vu d’un Dire final ou d’un contre-Dire (achèvement, accomplissement) – étymologie et eschatologie auraient alors partie liée, commencement et fin se superposant pour en venir à la présence de toute présence ou parousie.

Présence pourtant décisive de Blanchot. Façon pour nous de revenir à notre projet initial de carnet de lecture : toute lecture serait une appropriation de la façon de penser, de la manière de dire de l’auteur dont on parle. Pasticher Blanchot, imbécile pari. Néanmoins cette immense critique (il faut lire à quel point ce livre est aussi un exercice critique d’amitié tant il cite de Bataille à Levinas, de Pontalis à Holderlin tous ses liens avec ses lectures) interroge le processus d’imitation de soi que serait la répétition de la pensée. La sienne, dans ses formes brèves et à l’occasion aphoristique (« L’écrivain, cet insomniaque du jour» ) touche toujours à l’incandescence dans une « répétition non religieuse, sans regret ni nostalgie, retour non désiré. Répétition : répétition de l’extrême, effondrement général, destruction du présent. » L’autre insigne facilité de lecture serait de cantonner Blanchot dans la ressemblance. Accordons-lui pourtant la mobilité de la dissemblance. Cette capacité de l’ailleurs. « Penser, s’effacer : le désastre de la douceur. »

Écrire, c’est peut-être amener à la surface quelque chose comme du sens absent, accueillir la poussée passive qui n’est pas encore de la pensée, étant déjà le désastre de la pensée.

Il faut quand même le dire, Blanchot brille par sa concentration stylistique, son adéquation à son objet. « Écrire peut avoir au moins ce sens : user les erreurs. » Au moment de parler de l’objet même de ce livre, ce désastre, ce qui reste à écrire se retrouver heurté par ce qui est à « nouveau différé, en rapport avec l’impermanence de la différence qui ne se laisse pas passer. » Hasardons quand même quelques pistes dans le ravissement de la « faiblesse maladroite (le « malgré tout » malheureux, ma part de dérision et de folie.» À la suite de Levinas, Blanchot l’affirme : le langage est déjà un scepticisme. Avec raison, il affirme que, comme par la pensée psychanalytique, seuls ceux qui la pratiquent devraient avoir recours à ce vocabulaire comme à un risque et non à une culture bourgeoise. Même si nous ne sommes pas certain d’écrire ceci sous « l’attrait de l’impossible réel, cette part de désastre où sombre, sauve et intacte, toute réalité », même si nous savons que la légitimité est emprunt et usurpation, masque, il faut aborder avec une extrême défiance la pensée de l’Autre à l’œuvre ici. Si nous n’avons pas trop mal compris, Blanchot fait du fragmentaire une pensée politique, l’approche d’un refus du pouvoir, du système de l’effacement et de la notoriété à qui il manquerait « l’effacement et la disparition» Reconnaître alors notre incapacité à écrire, à ne pas travestir ou simplifier, cette pensée politique radicale de Blanchot. Une pensée très philosophique qui jamais n’oblitère la poésie comme question (fragmentation ?) qui échappe. On pourrait quand même en dire ceci : Blanchot joue des références contemporaines, L’écriture du désastre date de 1980, pour mieux s’en dédouaner. Blanchot ou l’effacement : « on ne peut devenir écrivain sans l’être jamais ; dès que l’on est, on ne l’est plus. », sa pensée fragmentaire devenant dès lors une forme oraculaire, « annoncer c’est renoncer peut-être» où « nous sommes des précurseurs, courant hors de nous, au devant de nous ; quand nous arrivons notre temps est déjà passé ». Le désastre serait ce qui est déjà passé, a toujours eu lieu, une image de la mort peut-être. Sans finir on pourrait consigner ces deux citations qui éclairent Aminadab et l’influence de la pensée juive si bien éclairée dans L’écriture du désastre : « la loi commande en tombant et, par-là, se sauve comme loi. » et « le dessin de la loi : que les prisonniers constituent eux-mêmes leur prison. »

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