Un homme plein de misère Jacques Abeille

Combien de temps survit un mythe, sa mise en récit est-elle son meilleur effacement, la barbarie est-elle dans l’ailleurs ou dans la dévastation de nos cités policées ? Jacques Abeille poursuit ici son cycle des Contrées en nous offrant un envers des Jardins Statuaires et surtout poursuit son interrogation sur la parole littéraire. Un homme plein de misère, grand roman d’aventure et réflexion sur le langage, ses rêves et ses mythes.

« Nous sommes passés dans l’envers de notre mythe. » Plutôt qu’une suite aux Jardins Statuaires, Jacques Abeille propose une interrogation sur sa vérité, une complexe mise en abyme de sa part de fiction. Au fond, ce qui intéresse cet auteur que je retrouve avec un plaisir intact est le degré de réalité que l’on parvient à accorder à nos fantasmagories et autres incarnations, oniriques et érotiques, d’un ailleurs. Cette capacité à n’en pas réduire le mystère, à conserver sa part de rêve, est peut-être ce qui nous permet non tant de nous préserver de la barbarie que de garder la sauvagerie comme salvateur vertige. Les éditions Gallimard, dans leur version Folio, ont choisi de regrouper deux romans : Les barbares et La barbarie. Un choix plutôt judicieux tant La barbarie peine un poil à s’affirmer comme un texte autonome d’une ampleur comparable à celui qui le précède. Qu’importe au fond : la seule question qui anime Un homme plein de misère est de savoir s’il importe aux transmetteurs d’une légende d’y accoler un point final.

contraint si je veux échapper au vide du temps, de poursuivre une narration où ne se donneront plus cours que la prose du monde et la bêtise humaine. La bêtise citoyenne, la barbarie, la vraie.

Le narrateur de ce grand roman de huit cents pages est, ou se prétend tel, le traducteur des Jardins Statuaires. Universitaire sans grande envergure, mais si pleinement conscient du ridicule et de la vanité dont les facs font commerce, il devient un témoin absent, possiblement peu fiable, un survivant, un fantôme, « très humble porte-parole des morts. » Le prince, dont la menace et la présence flottait dans Les jardins Statuaires comme une incarnation craintive du sacré a, en apparence, réussi son invasion. Ses cavaliers cependant échouent à instaurer durablement le pouvoir. Ce prince, déchiré par la culpabilité, « esprit envahi par la béance du monde », « outil du temps » sait que « les hommes ne savent combattre la barbarie, en eux-mêmes d’abord, que par une barbarie plus grande encore. » Il enlève le narrateur : en homme des signes, spectre épileptique et destructeur, il sait n’exister que par le témoignage. Ou les objets fallacieux que l’on donne à sa chasse. Jacques Abeille souligne avec raison la profonde parenté entre chasse et réflexion. Il sait que l’on n’y capture que des ombres, que la seule proie y est une acceptation de soi-même. On aurait alors pu craindre une certaine amertume, celle de ne jamais capturer la magie qu’au moment où elle se meurt. Et pourtant, rien n’est aussi simple dans cet envers d’une réalité que l’auteur a le bon goût de ne jamais croire assurée.

Je n’ai jamais compris l’engagement informulé qui lie des hommes entre eux. Je pressens qu’il s’agit de la mort ; quelque chose qui serait en dehors du désir.

Si, cependant, Un homme plein de misère, ne sombre jamais dans la résignation ou le cynisme c’est par l’aptitude de son auteur à maintenir une zone de rêve, de recréation, d’incessante nouvelle traduction tel un murmure du futur. Une capacité à restituer ce qui aurait tout aussi bien pu être une cavale immobile. Très joli jeu sur la place de l’auteur. Présence, par exemple, de son double, Léo Barthe, un nom d’emprunt sous lequel l’auteur commet des écrits érotiques. Une littérature de l’imaginaire doit, je crois, pointer ses failles. Mais, par son style si reconnaissable (longue coulure des phrases serpentines, imparfait du subjonctif et discrète locution rare), Jacques Abeille développe un univers sur les traces, comme le narrateur ressuscite celles des Jardins Statuaires – gratuite création – disons d’un surréalisme. Ce qui l’intéresse, et ce qui captive le lecteur, dans ses romans, ce sont les états limites, ceux indécis où l’imaginaire se déploient. Le narrateur, au cours de son très beau voyage, invente des fantasmagories (l’érotisme ici encore n’est jamais qu’un pressentiment onirique), se miroite dans la menace, dans une présence qui se manifestera toujours trop tard. On pourrait la nommer vérité, amour ou même raison homérique de rentrer chez soi.

Toute parole est vraie, terriblement vraie. Pourtant, la vérité se cache, comme dans les images où se dissimule dans sa manifestation même l’absence qu’elles révèlent.

Un livre plein de désir, d’interprétation de signes se fonde alors sur le thème de la ressemblance. On pourrait, en ce sens, dire que l’écriture de Jacques Abeille ressemble aux dédoublements de celle de Pierre Cendors, édité également au Tripode. Afin de critiquer nos refuges dans la conception de la barbarie de l’autre, Un homme plein de misère met à l’épreuve notre pensée par ressemblance. On ne guette que les signes de sa propre mort. Dans Les jardins statuaires, l’annonce de la mort venait par une statue qui ressemblait fantastiquement à son créateur. Les deux narrateurs de ces deux romans se ressemblent jusqu’à une possible confusion. Celle derrière laquelle s’efface l’auteur. On ne reconnaît que des ombres, peut-être. Ou on se laisse totalement prendre par ce sombre roman d’aventure. Avec la certitude de revenir, dans l’ordre peut-être, à ce cycle des Contrées.

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