La fille aux papillons Rene Denfeld

Quand la femme qui retrouve les enfants part à la recherche de sa propre disparue, de ses propres fuites. Polar impeccable, La fille aux papillons plonge dans Portland, ses gosses des rues avec une empathie présente derrière chaque mot. Rene Denfeld signe ici un livre d’ambiances, d’espoir aussi en dépit de la noirceur de son propos.

Et soudain ça marche. Peut-être par mon plaisir de me plonger à nouveau dans un polar si bien maîtrisé. Une question de style et donc de manière d’aborder le monde. Le polar se complaît souvent avec une violence, un excès de noirceur et surtout des raccourcis psychologiques souvent assez honteux. Dans la sécheresse de son style elliptique (le livre se compose d’une suite de scène, montées dans un fondu au noir), Rene Denfeld s’applique à en démonter la logique. On préfère penser que l’invraisemblable de son intrigue est une façon pour l’autrice de délier les rouages de la vengeance. Naomi est à la recherche de sa sœur, ses seules pistes sont des intuitions. L’allure d’une terre, l’écoute des témoins, la sympathie pour les paumés. Elle atterrit à Portland où des petites filles des rues disparaissent. On devine la suite ; étonnamment on se laisse happer. L’essentiel est ailleurs : dans les scènes qui sont l’essence de ce roman. Dans sa façon surtout de ne céder à aucune fascination pour le Mal. Naomi (l’autrice à son instar) se moque de ses collègues masculins et de l’intelligence qu’ils accordent à un tueur en série. La fille aux papillons n’accorde aucune place aux motivations de son tueur : il commet ces meurtres parce qu’il le peut, parce que la société – entre puissance héritée et capacité à se planquer dans ses franges – le lui permet. Au fond, comme pour les gosses des rues que nous laissons exister, sans les voir, Rene Denfeld nous suggère que nous sommes tous coupables de ces meurtres, responsables de la situation qui les tolère.

La question nettement plus passionnante que celle de la vengeance ou de la sanction est pour ce grand roman de savoir comment on survit. Assez mal, et pourtant… Naomi est paumée, distante d’elle-même mais comprend que voilà des années qu’elle fuit son mari, Jerome un beau personnage d’une attendrissante passivité apparente. La quête d’un coupable est une illusion. Peut-être est-elle nécessaire quand elle ouvre à l’écoute et à l’accueil. L’autrice est elle-même enquêtrice sociale, ancienne enfant paumé. Son roman est une façon, toujours indispensable comme dans Rouge pute, de donner langue à ceux que l’on ne voit plus. De leur restituer surtout un imaginaire. Naomi rencontrera dans ses recherches hasardeuses, Celia, une gosse chassée par les viols de son beau-père et par l’incapacité de la justice d’entendre sa parole. Cette gosse admirable et dure, opaque et rétive, s’entoure de papillons, de ce rien d’espoir encore et toujours véhiculé dans les livres. L’autrice remercie d’ailleurs toutes les bibliothécaires qui lui ont fourni, un instant et sans question, un refuge. Sans une once de naïveté ni de complaisance, c’est ce que parvient à faire La fille aux papillons. Gratitude.


Un grand merci aux éditions Rivages pour l’envoi de ce roman.

La fille aux papillons (trad Pierre Bondil, 284 pages, 21 euros 50)

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