Les femmes de Caterina Bonvicini

Un homme disparaît, met un point d’interrogation à la suite de son enfermement dans une orientation trompeuse. Avec la précision de la cruauté, Caterina Bonvicini met en scène la façon dont les femmes de la vie de cet homme continuent à être elles-mêmes, sans excuse. Satire acide du milieu bourgeois cultivé milanais, de l’enfer de la famille, mais surtout des masques qui finissent par nous définir.

Dans un dispositif presque proche de celui du très beau Athos le forestier, ce roman dessine le portrait de toute une famille dont, heureusement, l’apprêté peu à peu s’estompe. Un chœur de femmes autour de l’absence, elles se déchirent et luttent pour leur mainmise. « Il paraît que les gens raffinés ce sont du mal ainsi: avec beaucoup de gentillesse. Comme si c’était un cadeau. » Comédie bourgeoise, milieu feutré et clinquant esprit de répartie, Les femmes de joue de sa fausse légèreté dans une partition enjouée. Chaque femme décisive dans la vie de Vittorio prend la parole dans des chapitres enlevés comme pour éclairer un angle-mort de cette vie où chacune révèle peu à peu ses failles. Pour rythmer son récit, Caterina Bonvicini lui donne un aspect policier. Bon. Elle témoigne plutôt d’un certain talent pour désarmer les conflits, les déplacer sur d’autres enjeux. « C’est ça aimer : se souvenir des choses. », « derrière certains détails, un mot plutôt qu’un autre, se cache un monde. » . Toutes ces femmes, mère, femme, ex-femme, maîtresse et filles ausculte cette absence, s’accroche à des détails si décisifs. L’autrice parvient à les transformer en forme d’incarnation. Cristina, la femme dominatrice développe une manière de philosophie du rangement, un si compréhensible désir que les choses soient, enfin, à leur place. Camilla, la maîtresse, fonctionne par intuitions « ou par maladresses intuitives » et apparaît comme ce regard exogène, déclassé, qui valide ce milieu snob, qui en étrangère dresse un amoureux portrait de Milan. Francesca, la soeur, se débat dans sa radine solitude de psychologue. Tout ce beau monde s’affronte lors des célébrations de l’ordonnancement du monde, se retrouvent pour des fêtes et leurs immanquables banquets. Triste et risible, compréhensible aussi sans doute.

Peut-être nous sommes-nous toujours disputées pour un fantôme, mais c’était un fantôme qui nous protégeait, qui faisait écran entre nous. Nous avions l’impression d’être une chose ou une autre à cause de lui ou grâce à lui. À présent nous sommes ce que nous sommes, sans excuses. Parfois, je me demande s’il a vraiment existé.

L’absence offre, in fine, des apaisements. On aime, tous, un peu, ce qui nous fait souffrir. Un été, en excursion, toute cette famille s’offre le loisir d’une proximité quasi tendre. Une sorte d’étrange attraction entre toutes ces femmes. Peut-être alors un roman ne sert à rien d’autre qu’à donner voix à l’absence. À cette spéculation sur l’absence à soi-même que nous sommes tous, aux fuites qui nous mènent. En forme de révélation, la dernière partie donne la parole à celui qui ne parvient plus à être Vittorio, si tant est qu’il l’ait jamais su. « Un écrivain est quelqu’un qui n’est pas là, et je me sentais coupable de cette absence constitutive. » Radioscopie un rien amère de la vie intellectuelle de Milan, le disparu est un écrivain sur le déclin et continue à se vouloir autre. On aime la possibilité, à peine suggérée et que j’invente comme interprétation, que ce personnage est tout inventé. Le vrai visage de l’absence est les discours sur soi que l’on aimerait entendre les autres tenir sur nous, sans nous. Caterina Bonvicini parvient, en tout cas, à dire les souffrances par lesquels nous heurtons le monde. « Finalement, nos vies sont juste des histoires qui se confrontent ou s’affrontent. »


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Les femmes de (trad : Lise Caillat, 217 pages, 19 euros)

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