Un été norvégien Einar Mar Gudmundson

Poésie, voyage, amour ; mélancolie. Dans ce beau récit désinvolte et faussement désordonné d’amitié, dans ce pastiche amusé du roman d’initiation, Einar Mar Gudmundson enchante une époque intermédiaire, l’été 1978. Un été norvégien, sans naïveté, avec un discret sourire, ranime les enthousiasmes, suggère les aveuglements (la folie qu’on enferme, la drogue et la lutte armée). Un bel éloge beat à la route, un recueil de poème au fond du sac.

Le premier réflexe un peu stupide qui m’a pris à cette lecture est : mais laissez-nous tranquilles, messieurs les auteurs vieillissants, avec votre fastidieuse nostalgie pour une époque où la poésie importait, où le voyage, ses travaux saisonniers, était une expérience indispensable à la formation d’un apprenti écrivain. Einar Mar Gudmundsson, dans sa prose limpide, avec cette fausse naïveté de celui arrivé à l’évidence, joue pourtant sans cesse du décalage. Il le rappelle à bon escient : rétrospectivement, toute époque jouit d’un confort d’apparence. C’est d’ailleurs ce que cherche, assez discrètement, l’auteur : le point de bascule. Une façon sans doute aussi d’interroger mon propre décalage, ma croyance un peu idiote que mon époque souffre d’un manque de poésie, que ma jeunesse, au basculement du siècle, s’est appropriée toutes les références d’un autre temps. Kerouac et Ginsberg, Dylan et Bowie, les surréalistes, tous ceux qui affirmaient qu’une autre façon de se dire demeure possible. Hier comme aujourd’hui, une autre réalité reste aussi impensable qu’indispensable. Elle doit pourtant s’envisager avec un amusement complice.

Pour moi, celui qui n’abrite aucune trace du surréalisme dans son imaginaire n’a pas vraiment sa place dans l’écriture, en fait, il n’en a aucune.

Pas loin d’être d’accord. Mais seulement avec le décalage d’un amusement complice qui fait tout le charme d’Un été norvégien. Un exercice d’amitié dans son sens le plus plein. L’initiation poétique ou l’art de l’écoute. Son inscription romanesque passe par une conscience du déjà-dit, de cette sensation d’impossibilité d’échapper au déjà-vu. L’auteur trace un réseau serré d’amitié et donc de reconnaissance des modèles qui l’ont formé. J’ai parlé plusieurs fois ici de discours d’accompagnement. Le roman, je crois, est informé d’abord de toutes les lectures de son auteur, tel un peintre, il décrit d’abord en décalage avec cette vision empruntée venue du passé. Avec une humble discrétion, Un été norvégien interroge la teneur même d’un témoignage. D’emblée, le narrateur se place sous le patronage du Pan de Kurt Hamsun. Immédiatement, le lecteur a très envie de relire ce grand roman. Avouons, au passage, avoir été assez étonné du peu de souvenirs de ce roman qui, pourtant m’a marqué. L’auteur s’amuse du fait que ce ne soit pas une référence autorisée dans ce texte saturé de marqueurs d’époque. On se laisse d’ailleurs, totalement, porté par l’évocation du milieu littéraire islandais. Son aspect insulaire et réduit renforce une certaine impression de camaraderie. Un certain exotisme dont joue le narrateur : durant son voyage en Grèce, il se reconnaît dans ce peuple qui baigne dans l’art de la narration, qui, comme les islandais, ont été définis par de grandes sagas. La poésie c’est peut-être de savoir ce qu’il en reste ou comment vivre un mythe à chaud, en direct.

j’ai connu une véritable épiphanie à Syracuse. Brusquement, j’ai eu l’impression de comprendre l’essence de la solitude qui allie mélancolie et poésie, et qui tient à notre relation ambigu au monde.

Un rapport ambigu au monde qui passe par un perpétuel décalage peut-être seul apte à restituer nos enthousiasmes. Par ce jeu d’emprunts et de pastiches littéraires, Einar Mar Gudmundson montre que si la poésie offre une reconnaissance ce n’est pas que de soi. Pas certain qu’on puisse lire Un été norvégien seulement comme une autobiographie. Sans doute l’auteur est très proche d’Haraldur, le narrateur. L’auteur s’amuse de la façon dont le narrateur ressasse cette histoire d’un premier amour, reprend des notes et des instantanées, se laisse porter par le récit et ses digressions. Ce roman de la sensation poétique prend tout son sens par la pluralité des personnages qui suggère cette « relation ambiguë au monde. » Palli, d’abord, le frère du narrateur frappé de folie, Joni ensuite qui promène sa musique et ses ivresses, ses colères et ses fuites. Notons aussi la vision politique de cet engagement poétique dont garde trace ce très beau roman. La fin de l’époque hippie, le début du punk, la veille de la désillusion poétique, bref les subsistances d’un enchantement dans un passé sans regret.


Merci aux éditions Zulma pour l’envoi de ce roman.

Un été norvégien (trad : Éric Boury, 329 pages, 22 euros)

4 commentaires sur « Un été norvégien Einar Mar Gudmundson »

  1. Je n’ai trouvé aucune « limpidité » dans sa prose, seulement quelques fulgurances. Et on s’ennuie, incroyable… je n’ai pas vu le lien avec la Beat generation, mais bon, peut être ne l’ai je pas pris dans le bon sens vu comment tu en parles…!

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