Et m*** ! Richard Russo

Et si l’Amérique de Trump c’était comme si quelqu’un, un peu par erreur un peu par mesquine vengeance, venait chier chez vous et que les merdes, bien sûr, s’enchaînaient. Avec un humour discret, une profonde empathie, une fois de plus, avec un vrai talent dans la brièveté, Richard Russo excelle à saisir la vie dans ses instants de basculement. Et m***! une très belle nouvelle pleine d’échos.

On le savait, au moins depuis Trajectoire Richard Russo est un excellant nouvelliste. Les éditions de La Table Ronde ont la très bonne idée de poursuivre leur publication de nouvelles, dans la belle collection La nonpareille, avec un beau texte de ce grand romancier américain. Pour ceux qui ne connaissent pas encore son univers, n’ont pas lu Le déclin de l’empire Whiting, À malin malin et demi, Le pont des soupirs, Quatre saisons à Mohawk, cette nouvelle est une façon, comme on dit, d’entrée dans l’univers de ce grand auteur américain. La nouvelle ou l’art du portrait, le sens du paysage, de l’intrigue en écho et en suspension de symbole. On peut penser que Richard Russo, de livre en livre, poursuit le même personnage : un naïf, sympa et de bonne volonté, qui évite soigneusement de mettre des mots sur ces craintes, un optimiste rattrapé par la situation. Le format de la nouvelle, a moins que ce ne soit l’intrigue, ne lui donne pas l’occasion de faire voir son ordinaire contre-poids, un personnage fantasque et loin de toutes responsabilités. Notons, au passage, un très d’humour bienvenu, façon de pointer la comédie humaine de Russo est aussi façon de pointer les travers masculins : la femme du narrateur lui reproche cette capacité masculine à croire que tout va bien, à faire comme si le kyste de sa femme était bénin, si l’élection de Trump n’était qu’un mauvais moment à passer. Ce que nous dit Richard Russo c’est que nous sommes à la fois cette panique (la femme qui vérifie plusieurs fois par jour si personne n’a chié dans son jacuzzi, même couvert, celle qui refuse de vivre dans une maison souillée, celle qui comprend les choses et voit les inexorables changements) et ce refus de la réalité.

Richard Russo ici aussi c’est être un écrivain de l’ordinaire : un couple de prof de fac dans une minuscule université, les amis qui s’éloignent pour choisir un meilleur quartier, les dissensions politiques, la vie telle qu’elle passe. L’auteur s’amuse surtout à maintenir en suspens tous les symboles qu’il présente dans son court et dense récit. Nos vies tiennent aussi à l’interprétation qu’on en fait. C’est la merde : le choc de l’élection d’un grand malade, la vieillesse et ses menaces mais un immense sourire complice. Ça fait du bien, une fois de plus, de lire du Russo.


Un immense merci aux éditions de la Table Ronde pour l’envoi de cette nouvelle publication de l’indispensable collection La nonpareille

Et m***! (trad Jean Esch, 53 pages, 7 euros)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s