Les faits, autobiographie d’un romancier Philip Roth

Un auteur écrit à son personnage, Nathan Zuckerman, pour lui confier les faits ayant alimenter l’écriture de ses romans. Zuckerman, ironique et acide. Par ce dialogue d’une irrésistible drôlerie, d’une finesse amusée, Philip Roth livre une réflexion sur son travail de romancier, ses masques et obsessions mais aussi les motifs de ses douleurs et de ses vérités. Les faits est un très grand roman de Roth, sa nouvelle traduction permet de le redécouvrir.

Il faut interroger la nécessité réelle d’une retraduction. L’éditeur veut-il ainsi conserver les droits de l’œuvre (au passage, un auteur mort devrait directement passer dans le domaine public), reconnaît-il implicitement que son précédent travail de traduction comme non exempt de défaut, ou, toujours plus sujet à question, estime-t-il que la langue de la traduction a « vieilli » ? J’avoue ne rien en savoir et préférer la version optimiste : les fonds ainsi circulent et sont redécouverts. Tout ceci pour dire que je ne me sens point apte à juger de la valeur de la traduction de Josée Kamoun. J’avoue, tranquille, n’avoir pas lu la précédente version et moins encore la version originale de ce roman qu’il faut vraiment lire. On pourrait pourtant penser que le travail de traduction de Josée Kamoun nous plonge au centre de ce roman : la mythologie de Roth nous est devenue étrangement familière, ses dialogues, sa sémantique et ses rythmes font presque partie de nous. Nous avons peu ou plus de sentiment de décalage, le Newark de Roth, son base-ball et sa judeité son des termes connus. Dans sa nouvelle traduction, Josée Kamoun nous rend cet univers proche, limpide, sa force subversive et la discrétion de son ironie sont, je trouve, particulièrement bien restituées notamment dans la partie où Roth feint de s’exprimer en son nom propre, seulement dans des faits dont on sent une certaine absence voulue de substance.

Et non, la distorsion qu’on nomme fidélité n’est pas ton métier ; tu es tout simplement trop réel pour faire face à la révélation. C’est par la dissimulation, au contraire, que tu te libères des exigences falsificatrices de la « franchise. »

Philip Roth n’est jamais aussi à son aise que dans ce qu’Aragon nommait le « mentir-vrai». En écho direct avec La contre-vie (un très beau passage où Zuckerman s’amuse de cette opération dont aurait souffert l’auteur : de fait, à satiété Roth est revenu sur cette opération de la prostate), l’auteur s’invente des contre-lui-même, autant de personnages qui ne cessent d’interroger sa vérité un peu trop lisse, ce « manuscrit macère dans le chictypisme». Je le disais, la nouvelle traduction parvient sans doute à doser l’équilibre en parodie et récit qui fonctionne pour entraîner le lecteur. Pour faire simple : la gageure des Faits est que le lecteur puisse s’approprier les critiques adressées par Zuckerman à son créateur, qu’il puisse se faire croire les avoir pressenti sans que cela n’entrave sa lecture d’une assez traditionnelle autobiographie d’un écrivain. On préfère la penser en grande partie inventée, ne pas avoir à décider les souffrances réelles, les peurs factuelles où les anecdotes appartenant réellement à la biographie de l’auteur. Roth le souligne à plusieurs reprises : au fond sa vraie vie c’est celle d’un type face à son clavier et qui s’échine à donner de la substance, une impression de vécu à son imaginaire. D’une manière assez habile, l’auteur s’attarde essentiellement sur les étapes de la rédaction de ses premiers livres. Il apporte tout de même de précieux éléments sur les conditions de productions de Laisser courir, un roman voulu le plus loin possible de son identité juive et des mal-entendus auxquels elle a donné lieu. Le commentaire de ses propos permet quand même de comprendre son goût de la polémique, son attachement satirique aux faits. Façon de poser une question essentielle de l’art du roman : peut-on décrire d’une manière crédible, peu ou prou comme si on l’avait vécu que ce qui nous met en colère ? Une question plusieurs fois posé ici, notamment à propos de Javier Marias : un grand écrivain fait-il autre chose que d’inventer d’autres formes à ses obsessions, à ses peurs, à ce qu’il tient pour propre ?

Ce n’est pas qu’on subordonne ses idées à la force des faits dans une autobiographie, c’est plutôt qu’on construit une séquence de récits qui lie les faits par une hypothèse assez convaincante pour débrouiller la signification de son histoire.

L’hypothèse, un rien désincarnée donc et suscitant quelques questions chez le lecteur, serait une piste sociologique. Une hypothèse qui fonctionne à merveille tant les romans de Roth nous décrive le mythe d’une certaine Amérique, son bonheur même, en dépit de sa très grande ségrégation sociale et religieuse. Les faits présentent donc un itinéraire de vie possible, une série de choix pas particulièrement heureux. On éprouve une vraie jouissance à les voir réévaluer dans la dernière partie. Elle est nécessaire pour montrer à quel point cette autobiographie est un pastiche, une caricature bien sentie de l’autobiographie d’un romancier. Comme toujours chez Roth, l’humour fonctionne seulement si l’auteur en est la première victime. C’est d’ailleurs une autre question soulevée ici : qui est la victime : sont-ce les femmes du romancier, est-ce lui-même dans ses manières de s’inventer une culpabilité qui le dédouane. Au fond, le vrai titre, comme le dit le personnage qui s’exprime au nom de l’auteur, le de ce livre, comme de n’importe quel roman devrait être : poser une question. Celle la plus évidente dans laquelle Roth nous embarque : quelle est la part d’exactitude des faits, de quelles accusations ou opprobres pourrait-on couvrir celui qui, avec ce livre, tente de ne plus aimer être détesté ? On pourrait avoir cette formule pour conclure : la grande vertu de cette nouvelle traduction est de porter cette question dans toute son intemporelle actualité.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Les faits, autobiographie d’un romancier (trad : Josée Kamoun, 235 pages, 19 euros 50)

3 commentaires sur « Les faits, autobiographie d’un romancier Philip Roth »

  1. Passionnante chronique à la fois sur le livre de Philippe Roth et sur le rôle de la traduction. Je suis tenté par cette nouvelle traduction de Josée Kamoun car j’avais comparé sa traduction du roman d’Orwell, 1984 avec la traduction précédente réalisée en 1949 (article de création de mon blog). J’avais vraiment apprécié le travail de Josée Kamoun. En plus le livre de Roth semble intéressant.

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