Mère d’invention Clara Dupuis-Morency

Écriture au creux de la gestation, sang et mort, pour creuser ce que c’est de donner vie à des jumelles, à une thèse et à un livre. Dans un style inquiet, heureusement auto-réflexif, toujours à l’équilibre entre la Loi et ses espaces d’invention, Clara Dupuis-Morency construit un essai existentiel de maternité. Mère d’invention ou la génération, au féminin, enfin.

À la lecture de ce premier texte d’une grande force et d’une force stylistique motrice, une question me revient : l’autofiction est-elle une excroissance universitaire, une manière de réfléchir autour d’un vide comme façon de s’adresser avant tout à ceux qui s’entoilent dans cette création textuelle d’eux-mêmes. En parler revient donc à emprunter le langage d’une réflexion non pas abstraite mais qui étire les détails jusqu’à en laisser voir la trame. Notre langage n’est qu’un souvenir, une rature de ce que l’on aurait pu être. Ou, pour être plus proche de la tonalité assez proustienne de ce livre, une suite d’enfant mort qui obstinément errent sans sépulture. Allons-y donc : parler d’une autofiction confronte, non tant à son démon tutélaire du narcissisme, mais à l’impensé du texte. Pour faire un peu moins prétentieux, une question toute con qui me revient quand je lis ce genre de texte est de me demander comment le reçoive ceux qui y sont mis en cause. Ou pour citer, de mémoire Leiris, à force de parler des autres comme des autres, on prend conscience de se réduire soi-même à une ombre.

Peut-être que je ne peux que faire un livre décevant, un livre qui n’y arrive pas tout à fait. Sur le plan du réel, à éprouver.

C’est d’ailleurs quand l’autrice joue de l’ombre que son roman est le meilleur. À l’ombre d’une thèse d’abord ; portrait de l’autrice en thésarde. Avouons que c’est un visage que je n’avais pas très envie de retrouver. Étrange idée que de rédiger une thèse de doctorat : l’autrice en montre très bien la si angoissante absurdité. Des années centrées sur un objet d’étude, sur des vérifications pour se prétendre spécialiste, pour à coup de phallus et de pouvoir, imposer son ambition et l’hystérique besoin de reconnaissance de ce travail solitaire. Une façon de marcher « à reculons vers l’avenir », d’effacer surtout notre désir de trouver une manière de faire notre « angoisse fondamentale de vivante », de développer « la mutation qui nous permettra de vivre dans ce monde-là. » Clara Dupuis-Morency a donc commis (comme on dit en anglais pour le suicide) une thèse sur Sebald et Proust. On sait l’importance de la reprise et du pastiche de l’emprunt et de la déformation, de ce moi atténué, effacé comme l’enfant mort d’Austerlitz. Mais nous ne voudrions pas sombrer dans le « mépris de tout ce qui est brillant » comme l’autrice caractérise l’université devenue comptable, sans intuition, sans rapport sensible ni corporelle au texte et à l’intelligence. L’enjeu le plus louable de Mère d’invention est de façonner, de morceler donc, un « autre rapport à la légitimité. », « réinventer toujours de nouvelles peaux, de nouveaux corps, sous des auspices temporaires », « passer à la limite du sens du monde, passer le domaine des choses qui se peuvent dire, de ce qui se tient, la cohérence dans le discours. »

Seules les filles survivent, elles n’ont pas le choix, elles n’ont pas le luxe de se constituer dans le mythe, à elles ont laisse la seule douleur du pourrissement.

Devenir mère serait, outre le fait de combattre le corps du père, s’inventer une autre filiation. On devrait davantage parler du matrimoine. Clara Dupuis-Morency s’invente une autre filiation stylistique, disons de Duras à Angot. Même si je comprends la démarche, comparer Angot à Duras, faut pas pousser. Surtout quand un Nadas lui tombe des mains (pour être honnête Mélancolie ne nous a pas enthousiasmé). En tant qu’intellectuelle, l’autrice sait que se revendiquer d’un style se fait seulement une fois que l’on s’est dépris du pastiche, du retour et de la répétition du connu si cher à Proust. Le style de Mère d’invention est une autre légitimité, un autre espace où la syntaxe, la numérotation des chapitres, les retours à la ligne sont bousculés, scindés même pour dire la césure de l’accouchement. Donnons seulement un exemple pour montrer à quel point le style efface le narcissisme et emporte le lecteur : « la vie d’enfant, la vie de n’être soi-même qu’un enfant, éternellement, engendré, gardé dans le giron du passé, tout ça se termine, l’infinité des possibles, à présent, il y a. »

Par son écriture, Clara Dupuis-Morency heurte une histoire assez simple pour en faire la revendication sanglante du corps d’une femme. La narratrice, à Berlin, avorte et prend ainsi conscience de son pourrissement intime marqué par les menstrues. À l’ombre de cet enfant mort s’invente une nouvelle gestation. L’écriture se fait chair et ne cesse de se demander ça s’invente comment une femme. Par l’écriture, à l’écart des clichés (notamment celui du corps creux, à combler), en allant au-delà de ce qui aurait pu sembler des constructions mentales.


Un grand merci aux éditions de La contre Allée pour l’envoi de ce livre.

Mère d’invention (246 pages, 19 euros)

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