Les lance-flammes Roberto Arlt

L’inquiétude métaphysique, ses discours utopiques, ses destructions, vérité, pureté, humiliation. L’Astrologue, le Ruffian mélancolique, Barsut et Erdosain, autant de personnages en pleine déréliction, contaminent le lecteur par leur panique face à la souffrance de vivre leur refus de la vie donnée dans l’isolement urbain. Les lance-flammes un immense roman sur les marges de Buenos-Aires, sur les si révélatrices franges de l’humanité.

Roberto Arlt fait partie de ses écrivains méconnus mais à juste titre culte. Les toujours impeccables éditions Cambourakis ont la bonne idée de le rééditer en soulignant, sur leur bandeau, les critiques dithyrambiques de Cortazar, Onetti ou Bolano. Les lance-flammes est le second tome de son œuvre majeur datant de 1931. Je n’ai pas lu, au hasard des prêts de livres, le premier tome, Les sept fous. Je vous en reparle dès que je le trouve. Sa lecture ne m’a pas paru indispensable pour comprendre ce qui se présente comme un faux roman policier, un enchaînement de monologues et de dialogues très dostoïevskiens. Roberto Arlt donne alors surtout un visage à cette réception panique de la modernité qui, à raison, a marqué l’univers romanesque des années 30. Dans son exploration de ce qu’il est toujours un peu facile de nommer bas-fonds, Les lance-flammes fait preuve d’une grande modernité, d’une obscénité qui, bien sûr, à elle-même ne se suffit pas. On comprend facilement l’importance accordée à ce grand romancier dans toute la littérature argentine et sud-américaine. Roberto Arlt s’avère un moraliste magnifique : sans jugement de valeur, il met en scène ce perpétuel errement où, dans une grande insomnie, nous définissons notre bien et notre mal. Rien n’est posé ni simplifié, reste seulement les questions qui continuent à apparaître face à notre vide, face à la « souffrance de vivre, son supplice indéfinissable. »

Il marche sans éveiller d’écho, échange des mots d’oubli avec des fantômes qui lui demandent compte de ses actes terrestres.

L’histoire des Lance-flammes paraît d’abord complexe, il faut parfois prendre garde à ne pas confondre tous ses personnages unis qui ne se sentent pas de porter, ou de supporter, « l’étrangeté de vivre. » Au risque de me répéter, un grand écrivain est sans doute celui qui est habité par son thème, hanté par le sillon qu’il creuse. La variété des points de vue, le renouvellement sont sans doute des illusions. Ici nous avons seulement, peut-être est-ce essentiel, du sentiment religieux de la vie. « Et si elle existait, la douleur du monde ?» On lui donnerait un visage dans l’affrontement, dans l’indécidable admiration suscité par les organisations byzantines d’une résistance armé au capitalisme. La vraie morale du roman est d’éviter tout surplomb, de ne pas se perdre dans l’ironie. Roberto Arlt ne se moque pas de ses protagonistes : il montre seulement que leurs exaltations sont magnifiques, destructrices, ridicules sans doute aussi. L’Astrologue, châtré par un accident, est conscient que « nous sommes des sexes qui traînent derrière eux des morceaux d’hommes. » Il ne s’en livre pas point à une séduction manipulatrice. La création, par ses possédés, d’une académie révolutionnaire, au passage, montre une grande lucidité, ironique donc, sur le jeu politique de masques qui marquera tout le siècle. Créer un mouvement militaire dictatorial afin d’aider le peuple à venir au communisme. Et puis, il y a Erdosain pour qui « le secret consiste à s’humilier avec ferveur. » Image possible du romancier, il aime placer ceux qu’ils croisent dans d’intenables situations. La résistance du monde pour offrir un point d’ancrage à son aboulie. Rendre compréhensible une ordure, ne jamais l’excuser. Assister à la fatalité, à cette intrigue dont l’auteur se joue du fatal dénouement. Il faut lire Roberto Arlt.

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