L’iguane Anna Maria Ortese

L’achat et le Mal, l’oppression et les fantasmes douteux dont elle se nourrit, la fantaisie comme expression d’une mélancolie souveraine. Dans son style ondoyant, miroitant comme la mer, Anna Maria Ortese écrit un roman où la métaphysique se fait aventure, la connaissance de soi agonie, la littérature un mensonge magnifique, sombre comme un envoûtement. L’iguane ou l’imaginaire, failles et ténèbres, au pouvoir.

Sous le signe de l’inquiétude, Anna Maria Orteste déploie son univers si singulier, «l’inexistence d’une véritable ligne de démarcation entre réel et irréel », où les rêveries deviennent un engagement moral. Univers unique, singulièrement proche, comme le sont au fond les rêves d’une même et seule personne, de celui de l’autre roman, La douleur du chardonneret, de cette autrice au point de vue étrange jusqu’à, parfois, l’opacité. Immense écrivain, Anna Maria Ortese l’est par la radicale unicité de son style. Elle y pratique sans cesse, exercice périlleux d’équilibriste, cette distanciation ironique au cœur du tragique humain. Comme la Douleur du chardonneret, L’iguane est un roman à la structure strictement spéculaire. Entre parenthèses et adresses au Lecteur, l’autrice remet avant tout en cause l’authenticité de son propos, laisse entendre qu’il faut s’y laisser porter comme dans une rêverie. Sa phrase, d’une admirable élégance, en mime à la fois la précision et la confusion, les imperceptibles modifications, les paniques et spectacles seuls aptes à restituer la pluralité composite des états d’âmes dont le roman rend compte.

Ceci se révélant comme le vrai but de la culture – l’enlisement de la vie, et la divulgation du principe qu’on doit refaire la vie à travers un retour au vide originel -, il était évident que la voie la plus juste, le vrai devoir de tout gentilhomme ou de tout génie poétique se trouvait dans la volonté de réduire au minimum, ou au moins à de garder cachée, sa propre respiration aux fins de ne pas souffler sur le feu d’une Création mauvaise et bourrée comme un œuf de crimes et de duperies (dit-il) inracontables.

Daddo, un personnage que l’on peut croire échapper de La douleur du chardonneret, affronte le vide de son existence en se réfugiant, en voyage, dans sa capacité d’achat et dans la vacuité du goût et du ressenti qu’elle entretient. L’iguane ne tarde pas à plonger dans une époque indéterminée et immuable, il n’en est pas moins révélateur d’un instant historique dans lequel nous sommes encore englués. Caricature d’une incroyable acuité de l’aristocratie (intellectuelle) de Milan. Miroir dès lors d’une cruelle exactitude pour son propre roman, l’autrice montre Daddo en quête d’un manuscrit, d’un texte susceptible de réveiller sa torpeur et surtout, seule valeur de l’époque, de se vendre. La confusion commence là. La douleur du chardonneret singeait un roman des Lumières, dans une première, et insuffisante, interprétation L’iguane se révélerait un pastiche contemporain (en 1988) d’un roman moderne, de son symbolisme appuyé. Mais, ici, la réflexion ne se laisse pas acheter, réduire à une pensée vendeuse. Le diable, présence entêtante de toute l’oeuvre pleine de maléfices d’Ortese serait « l’immodérée capacité d’achat » qui transformerait l’oppression en un pittoresque, pis un sujet de roman. Subtilité de l’ironie. Anna Maria Ortese, comme dans La douleur du chardonneret s’empare alors de ce que l’on ne saurait nommer appropriation culturelle. Elle se demande seulement si l’opprimé a encore véritablement quelque-chose à dire, s’il ne subit pas la parole de l’oppresseur qui, par une curiosité malsaine dont elle dénoue les motifs, lui prête tous ses fantasmes et autres délires. Lecteur, attends-toi à te laisser prendre à des réponses complexes et plurielles. On peut d’abord comprendre ce roman comme la réalisation, équivoque il va sans dire, d’une auto-prophétie, la concrétisation donc d’un idéal manuscrit. Dans son désœuvrement, Daddo prononce cette phrase qui deviendra le coeur sensible de ses aventures : « Il faudrait les confessions de quelque fou, si possible amoureux d’une iguane. » Le roman raconte alors l’invention d’une île, son pittoresque et sa misère. Le tragique c’est peut-être d’avoir des rêves exactement conformes à nos impuissances. Daddo s’éprend d’une domestique, d’une iguane. Tout ceci n’étant, bien sûr qu’un des aspects de la réalité poursuivie par ce roman où affleure un mal « pas personnalisé, du moins pas intentionnel ; mais seulement comme un moment du devenir, le moment pour ainsi dire, pratique. »

Alors, ne t’étonne pas, Lecteur, si la maladie (ainsi pouvons-nous appeler la pensée) qui depuis longtemps menaçait notre comte, mort-vivant dans sa classe, a explosé sous les formes terribles que tu vois, en révélant la souterraine mélancolie, la cruelle exigence du monde réel.

Roman spéculaire sans doute aussi parce que son objet premier est d’inventer le réel qu’il met en jeu. Sans trop en dire (même si résumé l’intrigue serait une jolie gageure), L’iguane plonge de plus en plus dans le délire, l’hallucination et les adieux dont elle est, je crois, singulièrement porteuse. Le comte agonise, le roman met alors en scène un très onirique (mais sans aucune morale) procès sur la mort de Dieu. Avec plus de clarté, dans un texte plus bref que dans La douleur du chardonneret, Anna Maria Ortese montre que la seule façon de résister à l’oppression est l’ambivalence, de continuer à écrire des récits où le Mal reste une émanation de notre pluralité. Une grande romancière à découvrir en tout cas.



L’iguane (trad : Jean-Noël Schifano, 203 pages, 10 euros 50)

2 commentaires sur « L’iguane Anna Maria Ortese »

    1. Tout à fait d’accord sur vos deux remarques. L’imaginaire est une collection qui fut très importante pour moi et qui continue à l’être. Pour écrivain, une coquille malheureuse!

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