La fabrique des salauds Chris Kraus

L’Histoire comme trahison, son récit comme duplicité. Avec une grande maîtrise, Chris Kraus happe le lecteur dans ce monologue d’une ordure ordinaire. Au centre des pires atrocités, Koja Solm se disculpe et le lecteur partage ses souffrances, amours contrariées et haine fraternelle, tout au long de ce récit, de Riga à Tel-Aviv, d’une impunité nazie. La fabrique des salauds captive en dépit de ses excès.

Une fascination dont on ne se remet pas : la littérature ne me paraît pas en avoir fini avec l’exploration de la seconde guerre mondiale, de ses conséquences et de ses trop généreuses amnisties qui expliquent encore notre monde. À moins bien sûr que la littérature serve à inventer l’instant d’après, la possibilité de la survie et les conséquences morales ainsi induites. Avec toujours une interrogation pratique sur notre fascination pour le Mal, les justifications qu’il s’invente et que l’on peut tout aussi bien nommer récit de vie. L’autre attrait de la littérature reste sa façon de s’emparer de l’Histoire, de véhiculer d’une façon sensible un matériau scientifique renseigné, manipulé aussi. À ce titre, est plutôt passionnant même si par instant le lecteur peut être saisi d’un soupçon d’excès. Koja Solm est immanquablement là pour les pires saloperies de son moment historique pour en manipuler une absence de responsabilité. On ne saurait pourtant reprocher à Chris Kraus l’ampleur de son projet. Dans ce roman de près de neuf cents pages, l’auteur parvient à nous donner l’illusion d’un air du temps par un dispositif assez admirable pour expliquer sans verser dans la reconstitution. Le narrateur parle à son compagnon de chambre dans un hôpital. Chris Kraus fait de ce hippie un double du lecteur, façon de laisser entendre la fascinante abjection du narrateur. Utile, une fois encore, rappel pour le présent : l’horreur fasciste est insidieuse, elle s’installe et les esprits s’y acclimatent.

Personne ne devrait confondre les bribes d’événements négligeables qu’un homme flanqué d’une balle dans la tête juge dignes d’être racontés avec la vérité historique.

Koja Solm se laisse embrigader, par son frère, sa Némésis. Roman historique qui fonctionne diablement (doublement et diaboliquement comme le dit ce terme) d’abord par ses inscriptions intimes. La perception de l’Histoire, c’est peut-être une façon de dire dix-neuf cinq, d’inventer une symbolique particulière à chaque date. Un grand-père exécuté, l’histoire d’une pomme et c’est toute l’histoire balte dont La fabrique des salauds nous donne une vision éclairante. Peut-être aurais-je dû d’abord lire ce roman pour moins mal comprendre Banquet en Blithuanie. Encore que. Un héritage aristocratique, une hautaine population allemande et Koja devient insensiblement nazi. Rien n’est de sa faute, jamais. C’est peut-être cela la saloperie de l’Histoire. Une guerre fraternelle, vaguement incestueuse. Mais aussi, et peut-être surtout, « un acte de sublimation éplorée. » À l’instar de son père, Koja devient peintre, un faussaire surtout comme une préfiguration de son devenir d’espion.

Quelque chose pensait en moi mais ce n’était pas moi.

La partie roman d’espionnage de ce récit n’est pas celle qui m’a le plus passionné. Une pensée ici pour Berta Isla de Javier Marias qui souligne à quel point tout récit est un roman d’espionnage, l’emprunt d’une identité fictive pour duper le lecteur. Koja Solm devient agent double, puis triple. Manière pour l’auteur d’illustrer toute la complexe dégueulasserie de l’Histoire. On laisse au lecteur le plaisir de découvrir l’abomination de cette loi sur les chauffards qui a permis à l’Allemagne d’exonérer pas mal de ses criminels. On a aimé tout particulièrement la façon dont, Koja Solm, devient un salaud exemplaire par sa façon d’instrumentaliser son deuil. Le roman, dans son entier, est aussi une belle saloperie, un ambivalent exercice moral. Les dents de sa maîtresse assassinée dont Koja fait la raison de ses trahisons, ses dialogues avec sa fille morte. Jusqu’au bout, Chris Kraus parvient à suspendre notre jugement sur son personnage. Et toi, comment tu t’en sors reste là seule question que nous pose tout récit.

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