Macbeth Jo Nesbo

Manipulations, meurtres et désir de pouvoir, dans un décor apocalyptique, à l’unisson des pulsions destructrices de ses personnages, Jo Nesbo réécrit, sous forme de thriller, le drame de Shakespeare. Son Macbeth démontre, avec brio et violence, à quel point le polar est un exercice de moral sans issu.

Étrange idée que de se lancer dans une réécriture romanesque d’un drame élisabéthain. Une manière de prétention plutôt casse-gueule : comment mieux dire que Shakespeare les affres du pouvoir, le plaisir de la trahison, le goût de destruction de soi au centre de tout désir de pouvoir totalitaire ? Sur cette partition connue (on se surprend souvent à reconnaître des tournures de phrases, des tonalités tragiques, des bribes prises pour des citations), Jo Nesbo parvient pourtant à imposer sa petite musique. Sans doute d’abord par un jeu sur un genre dit mineur. Ce grand auteur de polar norvégien continue son chemin et son attrait pour les personnages aux addictions aussi mortifères que morales. Pour lui, à l’instar de Hary Hole, Macbeth est un drogué sentimental. Il fait de la violence de la pièce de Shakespeare le moteur d’un thriller enlevé. Son efficacité (que l’on peut juger cependant un poil longue) sert à oblitérer l’absence de profondeur de personnages théâtraux. La pièce de Shakespeare (le lecteur s’en souvient petit à petit) est saturée de motivations hallucinées, de sorcières et de cauchemars. La très bonne idée de Jo Nesbo est de placer Macbeth comme Lady sous l’emprise de la drogue mais surtout d’une époque tourmentée, presque sans accroche, un arrière-plan censé continuer à nous parler.

Macbeth nous entraîne dans une Écosse distordue, défigurée par la corruption, la pollution mais aussi l’abandon politique. On pense parfois au très beau Scintillation de John Burnside et à son tourment écologique. Jo Nesbo nous décrit une ville archétypale qui, par le Fife, pourrait ressembler à Édimbourg. Façon aussi peut-être de s’amuser de sa coupable réécriture par un joli jeu de dépaysement. Un auteur norvégien écrit un polar écossais à l’ombre d’un immense classique de la littérature anglaise. On voit ainsi à quel point Jo Nesbo ne veut pas se laisser enfermer dans un genre. Macbeth appartient à la Garde, une unité d’intervention aux méthodes expéditives, il est en amour avec Lady, ambitieuse et infanticide tenancière de casino. Par ambition, elle le guide vers le meurtre du préfet de Police. Macbeth s’y laisse entraîner et le romancier souligne alors l’étrange consistance de l’illusion de faire le Bien. Le polar au fond n’est qu’une illustration des conséquences d’un premier geste désastreux. Les trahisons s’accumulent, les hommes sont leur jouet. Jo Nesbo ne fait à aucun moment de Macbeth un héros. Tous ses personnages sont en quête non de rédemption mais d’humanité, ce petit mieux, sans grande déclaration ni actes trop définitifs, qu’il nous faut nous efforcer d’apporter à autrui. Une histoire d’orphelins devenus assassins mais, comme dans une très bonne pièce de théâtre, aussi de meurtre mimétique. Duff est une manière de double négatif de Macbeth. Nesbo parvient alors à montrer à quel point la vengeance est de laisser en vie. Drame très sombre, son roman est, une fois encore, une exploration de la culpabilité. Des gestes désespérés que l’on fait (le beau deus ex machina d’une grenade pas si décorative) pour y échapper. Un roman qui donne une furieuse envie de relire du Shakespeare.


Un grand merci aux éditions Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Macbeth (trad Céline Romand-Monnier, 688 pages, 9 euros 70)

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