Moby Dick Herman Melville

La baleine dans tous ses états : du détail quasi scientifique à sa chasse métaphysique. Immense classique d’une grande modernité dans son amalgame de discours et de récits (le roman est à la fois recherche bibliographique et récits choral de la vie à bord d’un baleinier), Moby Dick rejoue la fatalité, la quête d’un absolu destructeur. Dans son roman le plus connu Herman Melville fascine par son point de vue, insituable et ironique, comme en connaissance de cause sur cette chasse, épique et prosaïque, à la baleine.

Avant de reprendre la spécieuse urgence de l’actualité littéraire, se replonger dans un roman classique permet d’affirmer son point de vue, de remettre en question la pertinence de ce que, après tant d’autres, on pourrait trouver à en dire. Moby Dick appartient, d’après mon expérience, à ces livres trop connus pour être vraiment lu. Des livres que tout le monde prétend avoir lu, en connaît la trame, sans s’être réellement confronté avec leur matérialité contradictoire. Mes souvenirs de Moby Dick sont ceux d’une lecture enfantine, probablement dans une version expurgée. Je ne sais si cette pratique douteuse à encore lieu : je me souviens seulement de ma curiosité, une fois le roman dévoré, de ce qui avait été coupé et surtout pourquoi. Pour le grand roman de Melville n’importe quel lecteur aura rapidement la prétention de savoir les coupes sombres à opérer. Nous arrivons ici, je pense, au centre du roman : de très nombreux chapitres, courts au demeurant, suscitent une manière d’ennui face à leur exhaustivité documentaire. Tout le talent de Melville est pourtant de captiver son lecteur par ses descriptions des différents types de baleines, citations de toutes les apparitions du mythe du Léviathan, réflexion amusée sur le mythe de Jonas… Peut-être est-ce d’ailleurs ce que l’on pourrait hasarder comme une des caractéristiques de la prose de Melville : comme dans Pierre ou les ambiguïtés, il fait avancer son intrigue par son commentaire, il approche son sacré insaisissable par des réflexions, il précipite le drame par des accélérations impromptues de l’action. Achab comme Pierre ne sera pas expliqué, son mystère ou sa folie demeure un mythe, peut seulement s’approcher par le détour d’explications factuelles.

Mais qu’attendre de la poursuite de ces lointaines mystères, et de la chasse de ce fantôme tourmenté qui, une fois ou l’autre, nage devant tous les cœurs humains ?

On pourrait aussi approcher l’opacité propre à ce grand texte de la manière suivante : Moby Dick ou le creuset du grand roman américain. Le mythe américain s’est fondé sur la grande, et contestataire, liberté de ses grands auteurs ayant écrits les premiers et primordiaux chapitres, de son roman national. Melville cite Walt Whitmann dont il partage l’exaltation républicaine. Moby Dick ou un hymne au peuple américain, à la grandeur de sa frange exilée, marginale qu’ils disent. Nantucket et ses générations de chasseurs de baleines, sa folie de partir pour trois ou quatre ans autour du monde. Roman fondateur par la pertinence de son regard social. Moby Dick invente une histoire à tous les baleiniers, reflets d’une société bigarrée. Au passage, une nouvelle traduction (celle de Giono Lucien Jacques et Joan Smith est cependant loin d’être critiquable) effacerait peut-être l’aspect très daté, vaguement raciste, du rendu de l’accent des Noirs Américains. Le regard social de Melville passe ici dans son amusement pour l’objet central de sa quête : le spermaceti des baleines. Si la cruauté sur les animaux, à raison, vous révulse ce roman risque de vous heurter. Néanmoins, Melville fait de cette lutte pour la graisse de la baleine une incarnation de la naissance du capitalisme, de sa fondatrice hypocrisie : à son époque, les baleiniers étaient regardés de travers par ceux-là mêmes qui étaient bien éclairés par cette substance. Texte fondateur d’une certaine littérature américaine, Moby Dick l’est aussi par son aspect documentaire en connaissance de cause. Dans 10:04 Ben Lerner souligne la nécessité pour un auteur américain de parler de ce qu’il a vécu, de la dureté de son expérience. Melville fut lui-même baleinier, il sait donc de quoi il parle et parvient à emporter toute sa sympathie pour la cruauté de tout ce qu’il décrit.

En ce monde, j’ai rarement connu un être profond qui ait quelque chose à dire ; sauf s’il était obligé de déblatérer quelque chose pour gagner sa vie. Il est heureux que le monde soit si bon écouteur.

Le sacré n’advient, peut-être, que dans la description de son profane, dans la tentation de tendre à l’universel par le particulier, dans la réticence à faire de son récit une portée symbolique trop évidente. Tout ceci tient, sans doute, à la posture si particulière du narrateur. « Je m’appelle Ishmaël. Mettons. » Ces deux premières phrases célèbres du roman illustre cette incertaine posture du narrateur. Melville la radicalisera dans Pierre ou les ambiguïtés. Ici, dans ces détours descriptifs, dans cette façon de ne jamais savoir si Ishmaël participe à l’action, Melville situe l’extériorité tragique de la folie d’Achab. Elle advient par monologues, entêtement maladif à détruire la baleine qui lui a pris sa jambe. Comme pour l’érudition dont fait preuve son narrateur, le lecteur ne saura jamais si l’auteur réprouve la passion destructrice d’Achab. Certes, aucun homme n’échappe à la poursuite de son absolu, à son sacrifice. Mais Melville veut en faire une folie singulière, incarnée. Hybris et fatalité, Achab se substitue à Dieu, ignore les présages, court à une destruction dont la fatalité est le moteur de l’intrigue. « nous avons tous la tête sérieusement fêlée et il commence à se faire temps qu’on nous la raccommode. » Que fuient tous les membres du Pequod, de quoi la baleine blanche est-elle le nom ? La grandeur de ce roman est de nous donner une réponse plurielle.

2 commentaires sur « Moby Dick Herman Melville »

  1. « Si la cruauté sur les animaux, à raison, vous révulse ce roman risque de vous heurter. » Oh bah un peu déçue alors… Mais vu ce que tu dis, le livre m’intéresse aussi. Faut que j’y réfléchisse alors. Un autre livre de l’auteur qui m’intéresse, c’est « Bartleby le scribe », tu l’as lu ?

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