Coeurs cicatrisés Max Blecher

Le vide de l’irréalité, la tuberculose et sa crasse absurdité. Dans ce bref roman, Max Blecher parvient à évoquer un univers au seuil du cauchemar, en lisière d’une angoisse métaphysique pressentie, mais toujours si proche de l’insondable non-sens de la souffrance humaine. Caustique et minimaliste, froid et onirique, Cœurs cicatrisés ouvre au basculement dans ce que l’auteur appelle le « sous-sol de la réalité ».

Voici une œuvre découverte par un détour : sa traductrice a eu la bienveillance d’attirer mon attention sur son travail et sa publication, chez Amazon hélas, de cet auteur roumain auquel elle tient. Pour tout ceux, il est difficile de ne pas les comprendre, qui se montre rétif à cette multinationale et à ses récupérations d’une auto-publication, il convient de souligner que les indispensables éditions de L’ogre ont elles aussi publié cet auteur avec un autre de ses textes au titre visiblement caractéristique de son univers si singulier : Aventure dans l’irréalité immédiate. Qu’importe l’éditeur tant la découverte est intrigante, comprendre à la fois très proche et toujours passablement étrangère, ailleurs que les réductions de notre compréhension française.

aucun livre au monde ne saurait combler le vide immense d’une tiède journée d’ennui et de souffrances intimes. Tel est l’inéluctable spleen des journées de maladie.

La tuberculose a donné lieu à une production littéraire douteuse au sens, j’en touche un mot dans mon Crevel, cénotaphe, où elle se complaît dans la valorisation de la maladie décrite comme une expérience existentielle. Un syndrome tardif, décadent donc, d’un certain mal du siècle, pour ne pas dire, à l’instar de Freud, d’un malaise dans la civilisation. Difficile de ne pas lire dans Cœurs cicatrisés un pastiche attendri de La montagne magique. En creux, Max Blecher me paraît visé à s’emparer de ce qui paraît, à travers la tuberculose et sa prétendue transparence à soi-même permise ou imposer par les rayons X, comme un inconscient d’une époque. Derrière l’ironie on devine un savoir en connaissance de cause, payer au prix de l’expérience. Max Blecher maîtrise admirablement la notation elliptique, la description par fondu, le rendu d’une atmosphère de sanatorium dans ce qu’elle a de particulier. Ici Berk plage et ses improbables gouttières-mobiles dans lesquelles les malades atteint d’une tuberculose osseuse trompait leur immobilité. La satire devient une autre façon de montrer l’atrocité de la réalité. Dans ces cercueils roulants, ces morts en devenirs deviennent des fantômes absurdes, risibles. L’autre réalité touché par le rire est celle de la sexualité. Le prurit sexuel face à la mort, la saleté de l’obsession quand la putréfaction, l’innommable saleté d’un corps plâtré plusieurs mois de suite, une sentimentalité à la con à laquelle on n’échappe pas. Une manière de distinction riche sinon aristocratique dont se moque Max Blecher. Aux heures désœuvrées s’invente des amourettes. Alphonse Boudard dans L’hôpital, Une hostobiographie en livre un portrait sans concession, un rien amer, pour ceux moins aisés. La jeunesse moribonde pourtant n’abandonne pas. La littérature en a fait des motifs parfaitement datable. On pense parfois à Jacques Rigault dans le personnage, secondaire, de Tonio ou plus exactement au portrait offert par Drieu La Rochelle dans Le feu follet ou La valise vide de cette jeunesse qui, dans la drogue, réanimait une exaltation dont elle se sentait dépossédée. Les retombées des folles, disaient-ils, années 20. L’ombre déjà de cette littérature de normalien, de trahison des clercs mise en évidence par Julien Benda. Le lecteur français croit reconnaître des accents de Sartre ou de Nizan. Le « spleen des journées de maladie », « le vide immense d’une tiède journée d’ennui et de souffrance intime » apparaît si souvent. Une sorte de rêveuse, comprendre extérieure, omniprésence du vide, de la vacuité de nos vies dès que l’on se soustrait à leur routine, que l’on ne sait si on veut, ou peut, y revenir.

Parfois on est « moins que soi-même et moins que tout autre chose. {…} On est en dessous des chose, au sous-sol de la réalité, en dessous de sa propre vie et de ce qui se passe alentour.

Infiniment plus que le témoignage d’une maladie, de ce qu’elle serait censée apporter, Max Blecher s’intéresse surtout aux instants d’irréalité, tous ses instants, entre sentiment de déjà-vu et onirique extériorité, où le monde devient « à la fois plus dense et plus vague. » Emmanuel, sans la moindre bonne nouvelle, flotte dans ce monde de la tuberculose. Il croit la tromper dans des amours auxquelles il peine à croire. Un être en fuite de lui-même, pitoyable salaud. La vacuité de l’irréalité intervient chez Blecher toujours comme un pressentiment, une illumination jamais totalement advenue. Des instants où l’on voit des fantômes, où un livre – Les chants de Maldoror en l’occurrence – rendrait possible une révélation. Le vide aussi se dissipe, sa très kafkaïenne angoisse ne reçoit aucune explication. Cœurs cicatrisés fait partie de ses récits de l’inquiétude, ces contes de la panique, pour ne pas dire ses récits de rêves que volontiers je qualifierais de mitteleuropa. Un de ces romans dit mineur dont la petite musique vous accompagne.


Merci à Gabrielle Danoux, la traductrice de ce roman, pour l’envoi de son travail.

Coeurs cicatrisés (trad Gabrielle Danoux, 5 euros,179 pages)

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