L’appartement André Markowicz

Le lieu de la langue, la traduction d’un souvenir. Récit versifié, L’appartement décrit le retour, par les mots et leurs résonances, leurs traductions et leurs fantômes, à Saint-Pétersbourg d’André Markowicz. Les remémorations de sa grand-mère donnent lieu à une belle évocation de l’exil, de l’écriture et de sa quête de la vision.

Dès les premiers vers de ce court récit saturé d’impression, de fantômes seuls aptes à laisser entendre ce qui nous fut présence, le lecteur reconnaît la musique d’André Markowicz. « Le pentamètre, une façon de vivre. » Un grand plaisir à retrouver cette nécessaire affirmation, seul le contact quotidien, répété, comme récité en des « cercles d’isolement et de murmure » permet l’approche d’un lieu à soi. Un endroit, aux croisées de l’imaginaire, de la contemplation et des résonances intimes de la langue, qui permettrait « d’être sans regard ». Une musique, peut-être, est ce qui nous revient, pour ne pas dire advient dans nos défauts d’écoute. Il le rappelait déjà dans Partages, le français aurait une perception désastreuse de la métrique, une déformation par l’alexandrin. Allez savoir surtout pour moi qui suis un piètre lecteur de poésie. Elle a pourtant fonctionné pour moi : suscité des images, des réminiscences de ce qui ne m’appartient jamais tout à fait. On pourrait presque dire, une sorte d’oubli de la versification, un emportement dans ses soudaines cassures, un chevauchement du vers qui, par son aspect de récit, entraîne le lecteur avant qu’il ne soit arrêté par une image, une formule qui touche ce qu’il ne savait pas avoir en lui. Une façon, aussi, de restituer toute l’étrangeté que doit conserver la langue. Toujours celle de l’autre, de l’ailleurs, l’auteur le sait en tant que traducteur. Il intercale d’ailleurs ses propres traductions. Je ne résiste d’ailleurs pas au plaisir de citer ce distique d’Akhmatova qui entre si totalement en résonance avec son propos que sa versification retient, empêche, laisse sonner par des détours et des fulgurations : « Nous devinons que notre vie présente/ Ne peut plus accueillir notre passé. » Dans cette suite de poème longs, brisés, André Markowicz se souvient alors de sa Russie, de la présence de sa grand-mère et d’un contact avec un ici décalé, traduit, qu’elle semblait permettre.

la sensation de la présence d’une

source – pas d’énergie, mais au contraire, d’aimantation

Étrangement, c’est quand la versification paraît non tant boité que s’écarter de son intime justification que l’on comprend à quel point on s’est laissé bercer par son rythme. La présence de Petersbourg, de tous les termes dont l’auteur n’entend aucune équivalence française, son incapacité à revenir, à y habiter momentanément, créer en lui une béance. Quand il en explique les motifs quotidiens, cette fuite qui tout nous rattrape, la temporalité du vers me paraît moins s’imposer. Peut-être seulement à cause de l’impression de souvenir déjà lu : Markowicz revient – difficile de ne pas en comprendre la blessure, voire la lassitude des proches qui n’en saisissent pas tous les rebondissements et humiliations – sur cette affaire d’orthographe bretonne, son nationalisme à la con. Il évoque aussi le vol de son ordinateur, la perte de son travail à partir duquel tout renaît, se reprend, devient dans la perte cette « image irradiante » qui doit rythmer toute traduction.

Une des images irradiante de ce texte, outre celle de la tour d’y voir comme disait Lacan (celle des lieux de travail ou s’écrit la poésie, des cafés où entendre le murmure de la langue pour ne plus être vu) serait celle de la porte. Pour sa possibilité d’un exil « dans la zone interlope de la vie » (puisqu’il faut le rappeler « tous mes amis sont en exil chez eux »), pour cet interstice où un retour paraîtrait encore possible, où le russe serait une langue parlée et non uniquement littéraire, André Markowicz conserve l’appartement familial. Arrangement étrange, il le prête à un ami qui, lui n’ont plus, n’y vit pas vraiment. Ne pas vraiment y vivre, habiter en passant les lieux dont on rêve la plénitude, serait notre seule manière d’être au monde. Très beau portrait, chargé de culpabilité et de regret, de Volodia cet ami réfugié dans le rêve après un séjour en psychiatrie. On sait ce que ça veut dire pour un opposant. Sorte d’Oblomov, il occupe l’appartement, le laisse en l’état. La couche de crasse et de poussière laissée sur les meubles devient d’ailleurs une odeur du temps. Cet ami, par crainte, installe des portes blindées. Quand il y revient, Markowicz ne parvient à les ouvrir seul. Image parfaite de son incapacité à vivre dans ce lieu rêvé. Soulignons d’ailleurs la beauté des photos très oniriques ajoutées à ce récit. L’appartement, le lieu à soi se serait au fond « à la limite/ entre un acquis et la désignation/ muette d’un trou noir où l’on soupçonne / que nous allons finir par disparaître. »

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