Le lièvre d’Amérique Mireille Gagné

Le souvenir, et ses mythes, comme ultime résistance à la croissance contemporaine, son accélération et ses insomniaques infaillibilités. Prisonnière de la quête de la performance, une femme subie une mystérieuse mutation, la vacuité de son désir de performance la renvoie à son enfance, sa magie et ses disparitions. Le lièvre d’Amérique enchaîne description clinique des vertiges de l’aboulie du capitalisme et lyrisme, tout en délicatesse, dans l’évocation de l’île enfantine. Mireille Gagné signe une allégorie délicieusement irrésolue, une poursuite animale des sensations retrouvées.

Et si la nécessité de fiction naissait, revenait, d’un clivage temporel. Raconter : un ailleurs intempestif. Une façon de parler de l’instant décisif dont, à l’évidence, on ne peut témoigner. Le lièvre d’Amérique situe le moment de cette opération, cette radicale transformation de soi, en racontant, dans un décompte des jours, ce qui y a conduit et ses conséquences de plus en plus hallucinées. Roman par fragment, séquences séparées et tendues. Une tendance, qui sait, de la littérature contemporaine, une façon de construire de brefs textes, avec chute, de les intercaler afin de rendre le roman à son aspect fragmentaire. Un tropisme que l’on retrouve, me semble-t-il, souvent dans l’actuelle littérature québecoise. Du moins celle qui parvient à mes rivages : on pense ici, notamment à Mère d’invention, Le jeu de la musique ou à Ouvrir son cœur. Ressemblance un rien hâtive qui ne dit rien de la surprenante substance du premier roman de Mireille Gagné. L’écriture du Lièvre d’Amérique se défend de dénoncer seulement, salement, l’innocuité de l’époque. Les fragments pré et post-opératoire mime admirablement la froideur, la distanciation pas très loin du cynisme, que le monde actuel confond avec de la littérature. Pastiche, ai-je envie de penser, de sa propension à cerner le vide du moment par une imitation encyclopédique. Moment historique où le récit, cette forme empruntée de discours, ne croit reposé sur aucune assise. Au fond du vide, un démon animal, mineur et fuyant. Chaque partie de ce roman s’ouvre sur une description entomologique des mœurs du lièvre d’Amérique. Le lecteur s’interroge, en aperçoit, comme une respiration la crinière. Plutôt joliment, le livre est troué de dessins de crinières, entrelacement sombre de traits, vertige de ce que ressent Diane, le personnage. Avant l’opération, les phrases se font de plus en plus syncopées, hors de toute syntaxe, plus platement sans point.

Je me suis éloignée. Le plus loin possible. J’ai oublié. Les lièvres. Les collets. Les batures. Les chemins. Les forêts. L’horizon. L’aube. Les montagnes. Ton baiser. Toi. Moi.

La très belle idée de ce roman est de faire de ces disjonctions des explications imparfaites, jamais revendiquées pour les platitudes psychologiques ainsi imposées. Une jeune femme subie une intervention pour ne pas dormir, perdre sa concentration, incarner l’idéal productiviste et frustré où le monde salarial nous confond. Il advient alors des souvenirs avec laquelle il n’est pas tout à fait certain que l’on puisse confondre le personnage. L’autrice non plus d’ailleurs au passage. La mémoire, on le sait est toujours un lieu. Une île. Le paysage d’une disparition, d’apparition d’une langue. Un endroit où, imaginairement et un instant habiter, un endroit où revenir. On voit et son sent cette Isle-aux-Grues, au milieu du Saint-Laurent si j’ai su situer mon dépaysement. D’abord, pour le plus anecdotique, par la langue particulière qui s’y parle surtout afin de saisir les aléas climatiques. Ensuite, et surtout, par l’invention d’une langue de la perte. Un prénom, un premier amour. Eugen. La précision des sensations, la chasse et les façons dont Eugen ne peut le supporter, les lièvres qu’il délivre, l’incendie dont il se sent coupable et la manière pour Diane, en revenant, en comprenant que sa transformation la transforme elle aussi en lièvre, de parler en son nom propre. Le Je survient, Mireille Gagné semble nous suggérer qu’il s’agit d’une fuite de plus. Sous une autre forme bien sûr. Celle de la trace irrésolue du mythe. On aime qu’il soit proposé seulement comme une autre interprétation possible.


Un grand merci aux éditions La Peuplade pour l’envoi de ce roman.

Le lièvre d’Amérique (138 pages, 18 euros)

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