Capitale Songe Lucien Raphmaj

Quelles fictions vitales subsistent de nos états de veille, que préserve – éclaire ou éclate – le basculement dans le rêve ? Univers halluciné, vortex du cauchemar, crépusculaire entropie d’un langage où s’accrochent les derniers éclats de conscience, embarquez vers Capitale Songe. Pour son premier roman, Lucien Raphmaj trace une voie où la dissémination, les états limites, le hors-soi, un langage mouvant et novateur dessinent un univers souverain, à l’ombre des mutations du Verbe.

On peut l’assurer : on tient avec Capitale Songe le livre le plus « pété » de cette époque, en quelque sorte le négatif de ses angoisses, la projection cauchemardesque de ses avidités mercantiles, sa propension à tout dévorer jusqu’à la destruction. On n’est bien sûr guère étonné que ce livre soit publié par les si implacables éditions de L’ogre. Ceci en guise d’avertissement : voici un livre, comme on dit, exigeant au sens qu’il mérite des suspensions de la lecture, des temps de repos pour se laisser contaminer par son onirisme flottant. Façon aussi de se renvoyer à ses propres défaillances. L’univers de Lucien Raphmaj, il en donnait un admirable essai dans Blandine Volochot, flirte avec ce que nous nous hasarderons à nommer une science-fiction langagière, comprendre la création d’un univers en perpétuelle mutation, dont la compréhension vient de la destruction, apocalyptique donc au sens premier du terme, mais où la science, comme chez les fondateurs du genre, reste un référent. Capitale Songe, si je ne l’ai point trop mal compris, met alors deux stases de la conscience disons post-humaine. On aurait d’abord, même si cette antériorité n’est que vue de l’esprit, une conscience vectorielle, une intelligence pour ainsi dire quantique, une dévoration informatique. Vous suivez toujours ? L’aspect scientifique de ce roman vient donc d’une projection de ce que le deep learning (cette capacité des machines à en apprendre toujours davantage jusqu’à l’autonomie mais aussi le désir de mort que l’on trouve déjà dans Esther d’Olivier Bruno ou Une machine comme moi de Ian McEwan et que Lucien Raphmaj qualifie du très beau nom de mortalgie) fera à nos consciences. Il ne restera que des consciences flottantes mimétiques et dissimulatrices. N’expliquons pourtant pas trop ce rêve dans lequel il faut se laisser prendre, tentons peut-être d’en tirer des interprétations qui nous en apprenne davantage sur moi que sur son auteur. Notons d’ailleurs, pour approcher par digression ce cœur du propos, que ce jeu sur les consciences flottantes reste une manière d’inventer une autre posture de l’auteur : dissimulation et pseudonyme, un anonymat derrière l’avatar que l’on s’invente. Nous en arrivons, en nous accrochant aux branches certes, au deuxième versant scientifique de cette prose hallucinée, nous le devinons surtout à la lecture des limules développées dans l’indispensable blog de l’auteur. Exigeons, au passage, que sa présence n’y disparaisse pas et vienne, fut-ce sporadiquement, nous éclairer de ses lectures. Lucien Raphmaj me semble développé une fascination pour le monde animal et ces mutations microscopiques. J’aime vraiment que son roman préserve la possibilité que les consciences supérieures qui s’affrontent et se détruisent se cachent sous des masques d’insectes et que Capitale Songe, cette île où survivent des consciences artificielles ne soit qu’un monde d’insectes, la projection de nos enfermements par une projection de soi dans la conscience d’insectes divers et variés comme le faisait, par exemple, Solénoide. Une interprétation possible encore par les trouvailles linguistiques imposés par Lucien Raphmaj : toutes ces consciences ne sont que des animots.

ces intelligences vampires, avides de nos rêves, assourdissant le jour et oblitérant les nuits, saturant le sommeil et la veille en une rumeur invincible, brouillant le contour et le sens de nos aventures intérieures.

Cet univers mental, ce monde de songe (« le laboratoire est bien dissimulé, juste sous vos yeux. À l’intérieur de votre regard ») éclaire je le crains vos failles de lecteurs. Si je lis si peu de science-fiction c’est une réticence à me plonger dans un récit où différentes races ou factions s’affrontent. Avouons tout simplement une propension à toutes les confondre, à ne savoir les différencier et à redouter ce devenir d’une grande catégorisation. Capitale Songe est percé, en son milieu, par un glossaire. Il m’a été souvent utile de m’y référer tant je peine, encore, à vraiment distinguer IV, IA, IAH… La proximité langagière et sonore voulue par Lucien Raphmaj n’y aide pas. Au fond ce qui captive cette « épopée neutre composée des fluctuations de cette pensée réticulée » est la confusion des identités, comme dans le rêve l’instant où le rêveur se transmue en une autre stase du dialogue avec lui-même, « l’esprit occupé à se désintégrer, à se défaire de sa propre pensée, à se désister de lui-même.» Dès lors, « ne vous attendez pas à des images, hein, c’est bien plus instinctif. C’est plutôt comme des rêves abstraits. Des motifs, des couleurs, des glissements et des substitutions, tout ça. » Toute la question de la littérature est de savoir si on parvient à transmettre nos rêves et autres hallucinations ? Le roman exprime alors la crainte d’une récupération par la machine, par ce que l’auteur appelle joliment le narcocapitalisme. On navigue alors à vue, paumé un peu parfois, dans ce rêve d’une privation de rêve, dans cette songerie où s’affronte deux types de résistances : la Vigilance (la privation de sommeil jusqu’à la folie) et la désistance (les limules encore ou le retour à une matrice aquatique, à une mare somnis, l’état liquide comme seule résistance). Comme pour les animots, ce qui intéresse l’auteur demeure l’état larvaire et langagier de ces concepts, leur mutation c’est-à-dire leur capacité à attraper du rêve, maintenir l’espoir d’une utopie dans la labilité de leur sens.

On invente des mots pour conjurer le mauvais sort qui nous accable, les énergies qui nous vident.

Un langage pour demain, un langage pour nos transidentités. Tout le roman se passe dans Capitale S, une île majuscule et artificielle dont le S est polysémique comme le sera le V de la vigilance. Notons aussi une très belle appropriation de ce que l’on nomme écriture inclusive que proposait déjà Blandine Volochot et qui trouve ici un sens. Afin de désigner Kiel Phaj C Kaï Red (dans un monde où le rêve est vendu les personnages auront des noms composite), l’auteur le désigne par ille. Son genre importe peu. Infiniment moins que les troubles de sa conscience en but avec l’intelligence artificielle qui la dirige. Capitale songe ou un roman pour le XXI siècle, enfin. Les personnages y sont soit des intelligences vectorielles, une sorte de dépassement des intelligences artificielles, soit des dissimulacres, un « mélange de dissimulation et d’anonymat ». Bref des incarnations de rêve. L’intrigue (pour ainsi dire) avance donc dans le dialogue de cette conscience déchirée. Une conscience qui serait donc trouée par les déformations du langage, sa propension si poétique à donner un autre sens aux mots. Les intelligences vectorielles seraient une des résultantes de la déformatique, une informatique de hacker rattrapée et détournée, qui aurait fini par créer un hortex, une manière (ai-je bien compris) de vortex où s’achèvent et naissent les rêves entreposés afin d’être vendus. On peut aussi penser, se tromper et l’erreur sera magnifique, que Capitale Songe montre non tant l’ambivalence de la résistance que sa perpétuelle récupération par le pouvoir obsessif. Nous le soulignons à propos de Blandine Volochot, le meilleur de la littérature contemporaine invente une voix d’ondes, une résistance insitué et irrattrapable, qui prend ici l’aspect aqueux d’un rêve sans appartenance, caché derrière le nom fluctuant de Tristane Esver. Au fond de nos rêves, on veut entendre son cantos canon intitulé la surmélancolie. La littérature n’appartient à personne, demeure un partage d’interprétation. On attend toutes celles qui viendront éclairer le sens de ce si grand roman.


Merci aux éditions de L’ogre pour l’envoi de ce roman.

Capitale Songe (314 pages, 20 euros)

3 commentaires sur « Capitale Songe Lucien Raphmaj »

  1. J’aime beaucoup la conclusion, le partage d’interprétation entre lecteurs, ce qui nous anime sur les blogs je crois… Alors si je lis « capitale songe », je ferais part de mon interprétation mais ça ne semble pas une lecture d’été…

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