La dernière interview Eshol Nevo

Dialogue avec les doubles d’un auteur en panne, portrait en affabulateur où se projettent peines et pertes. Avec humour et un vrai sens du récit et du détour, Eshkol Nevo parvient à évoquer non seulement les lassants affres de l’écriture, de l’amour qui s’éteint, mais aussi son rapport contradictoire à son pays, Israël, et surtout sur une vérité sur soi découverte uniquement dans la fiction. La dernier interview, un grand roman sur notre besoin de fiction.

Pour savourer ce roman en permanence inventif, détournons-nous de toutes vérifications d’une ressemblance supposée avec l’auteur. Il faut accepter qu’il parle de quelqu’un qui n’est pas tout à fait lui, aurait pu être lui ou met en scène des anecdotes de sa propre vie en les prêtant à un autre personnage. Au fond, on pourrait hasarder cette théorie sans grande nouveauté : la manière la moins mauvaise d’interroger un roman, de démonter son fonctionnement, serait d’en écrire un. La dernière interview se lit, avec le laisser-aller ainsi entendu, comme un roman. Eshkol Nevo y déploie des prouesses de constructions, de tensions dans son récit qui repousse les histoires, les laisse apparaître comme des manières d’échos inconscients où se trahit le mensonge : le narrateur paraît doté d’une curieuse propension à laisser les portes ouvertes, la fille de sa sœur et le chien de sa femme s’y échappe.

en général plus je « mens » d’un point de vue autobiographique, plus je m’approche de la vérité profonde qui se situe au-delà des faits

Tout l’immense talent de l’auteur est de suggérer que son personnage ne se contredit pas mais essaie seulement différentes versions de lui-même. Le procédé de la fausse interview n’est donc pas seulement exposition narcissique de soi, bilan vantard ou déguisement glorieux. L’unique fois où le narrateur est désigné par le nom de l’auteur c’est pour une question un peu stupide sur le grand-père réel du narrateur, premier ministre d’Israël. Le personnage en profite pour parler de son autre grand-mère, pour revenir sur ses obsessions de la séparation. On s’amuse de cette reconnaissance en trompe l’œil surtout quand elle devient manière d’inventer une autre œuvre, façon peut-être de répondre vraiment aux questions des journalistes sur ce que l’auteur croit avoir mis dans son livre : il n’en sait rien, peut-être est-ce un autre lui-même qui les a écrits. Avouons n’avoir lu de ce grand auteur seulement que le très beau Trois étages. Difficile alors de reconnaître avec certitude une continuité ou une cohérence jamais mieux révélés que dans les plis, contradictions et redites des affabulations. Avec une certaine modestie, l’auteur se joue des réponses attendues dans une interview, il occulte ses références littéraires. On croit pourtant le savoir : la réalité première dont veut se déprendre le romancier ce sont les livres de ses prédécesseurs. On pense, bien sûr, ici à Philip Roth et surtout aux Faits, autobiographie d’un romancier.

Tout ceci est bien beau mais serait d’une désagréable gratuité s’il ne s’agissait que de mettre en scène l’auteur et ses doubles. Rien de théorique ni de pontifiant dans La dernière interview. Seulement, et le roman peut-être ne devrait être que cela, un talent pour faire passer des idées par des scènes, un sens troublant de l’anecdote qui ne manque pas de révéler le vide du personnage. En bon écrivain, le narrateur pense avoir cerné son mal en lui trouvant un nom : dysthymie. Une dépression sans fracas, qui se perd dans des enthousiasmes sans suite, dans une fatigue de soi-même où tout un chacun peut se reconnaître. Dès lors, « l’écriture est aussi, et peut-être principalement, une compensation à ce qui n’est pas arrivé, ou pas encore arrivé.» Eshkol Nevo en fait de une magnifique projection de la perte. Comme on se moque de soi, comme on révèle ainsi une réalité profonde sur soi, le narrateur prétend n’avoir jamais écrit que des romans sur un amour impossible. Ingrédient incontournable de l’art du roman, La dernière interview projette donc la crainte de la perte de son grand amour avec Dilka. Sans doute à cause de sa façon de vampiriser l’intégralité de son vécu. Sens insurpassable des scènes, l’auteur devient un véritable vampire pour toute sa famille, perd sa fille de s’être servie de son vécu pour donner de la consistance à ses descriptions amoureuses, il sera lui aussi victime d’un vampire. Laissons au lecteur le plaisir de découvrir cette caricature de l’auteur scandinave et les dédoublements de son rapport complexes avec sa femme.

Pour incarner la perte, Nevo a aussi recours à l’exaltation – si souvent juste et touchante – de son principal ferment : l’amitié. À la crainte de la perte de sa femme, avec cet écho inconscient qui soutient toutes les histoires, répond celle de perdre son meilleur ami en phase terminal d’un cancer du pancréas. Quand il ne parvient pas à en parler, quand il ne s’en sert pas comme excuse pour revenir sur son passé perdu, le personnage projette cette perte sur une autre disparition, celle d’un ami ayant quitté le pays. Avec une grande ironie, la vraie perte est, bien sûr, celle du temps qui impose lui aussi ses échos. Le personnage ne veut se figurer qu’en jeune homme de vingt-cinq ans, de retour de Colombie, au moment où il devient écrivain, où sa femme l’aime pour ce projet. Par le jeu de la fiction, tout se délite dans une redite de ce voyage. Le narrateur, qui ne supporte plus la distance, s’invente – peut-être – une relation extra-conjugale, en Colombie. On ne sort pas de la spirale de la fiction. Il faut pourtant souligner qu’elle parvient à dire un pays. Le personnage feint, à juste titre, d’une des questions, de celles qui contraindraient un auteur à avoir un avis sur tout. Plutôt qu’un discours, le romancier fait naître des scènes, de services militaires inhumains, d’une visite dans les colonies, d’un dialogue avec un palestinien. L’horreur de la réalité dans ses détours.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

La dernière interview (trad : Jean-Luc Allouche, 468 pages, 24 euros)

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