Trencadis Caroline Deyns

Mosaïque de Nikki de Saint Phalle, portrait dans les creux, aspirations et obsessions de l’artiste. Visions et souffrances d’une femme dont Trencadis laisse affleurer paradoxes et enchantements. Dans une prose hantée, lancinante, Caroline Deyns cible les cauchemars et monstres de Nikki de Saint Phalle et trace ainsi une cartographie d’un univers mental toujours tendu vers sa traduction entre incarnation et expulsion.

Curieuse évolution du roman qui de plus en plus me paraît s’écrire tel un exercice d’incroyance : non une perception de ses limites mais plutôt une exigence d’appui, une élaboration qui ne s’élance que de ses trouées et conduit la pratique romanesque à s’élaborer à partir de fragments. On ne saurait tout à fait le déplorer tant le roman n’est pas le lieu d’une pensée systémique, tant notre objet demeure une approche par intuition de ce que serait la littérature contemporaine. Ne pas renoncer pourtant à en esquisser un regard sur son évolution. On a beaucoup parlé d’une certaine tendance à signer des exofictions, commettre des biographies plus ou moins romancées comme si la réalité n’était plus établie mais comme si on ne parvenait pas non plus à se déprendre de sa référence, de son illusion.

Trencadis me paraît réunir ces deux tendances : le fragmentaire de chapitre qui procèdent comme par collages, strates et mosaïques et l’invention d’une personne réelle pour donner chair aux cauchemars de son univers mental. On peut le dire tout de suite : la grande réussite de son roman est sa façon de se fondre entièrement dans l’univers de celle qu’elle veut peindre. Ni distance ni commentaire moins encore de jugement. Juste une écriture pénétrante jusqu’à l’incorporation. Désolé pour cet abus de métaphore corporelle qui répond assez exactement au projet de ce roman. Expulser un corps, l’habiter, lui faire expier sa coupable pénétration, fixer des cauchemars, restituer le viol paternel dont l’artiste fut victime. Comme enfermé dans ses méandres mentaux, tout ceci revient, paraît parfois s’imposer comme une explication unique au risque de paraître simpliste. Mais la vie si mal échappe à sa propre caricature. La souffrance est parfois si douloureusement simple. L’autrice ne surplombe jamais la douleur et les dépressions de celle qu’elle suit. Avec une vraie discrétion, si cette métaphore du corps peut paraître pesante, on peut aussi l’envisager comme l’expression d’un inconscient de toute une époque. Nikki de Saint Phalle traverse une grande partie de l’émancipation féminine, elle se gardera toujours d’en devenir l’égérie. Elle tient avant tout à conserver sa liberté de ton. Caroline Deyns s’approprie cela surtout. Trencadis ne vire jamais à la reconstitution, aux détails vrais, au sensationnalisme du scandale. Avant de revenir sur l’audace de ses variations typographiques, il faut souligner à quel point l’autrice fait résonner l’inconscient d’une époque avec le nôtre et ses régressions et autres oppressions. Trencadis, l’expression viendrait de Gaudi, de sa technique de mosaïque pour élaborer son parc Guell dans lequel Nikki aurait aimé vivre. Coller les déchets, les bribes et les peurs pour donner un visage. Caroline Deyns joint des fragments parfois parfaitement détachés. Façon, au passage, de ne pas non plus s’enfermer dans une conception aristocratique de l’art. Deux femmes, pour ne prendre qu’un seul exemple discute : une femme aurait-elle le droit de quitter ses enfants, de ne pas ressentir l’instinct maternel mais par contre savoir se mettre à quatre pattes sur son plancher ou sur son lit ?

Mais le plus dingue, c’est que même dans le turbin de vos rêves, vous auriez été moins fantasque pour débrider votre imagination.

Frappant, comme les balles bien sûr que Nikki de Saint Phalle tirait sur ses portraits, instantanées de la condition de la femme. Une sorte de lutte dont Caroline Deyns restitue le corps à corps. On suit ainsi, avec cette colère et cette tension de l’écriture si particulière, labile et mouvante, de l’autrice, le parcours artistique d’une femme où la création serait vertige, déni, exorcisme de la procréation. « Me traduire, c’est le boulot de toute ma vie » aurait pu prononcer Nikki. Traduire ce désir d’habiter un corps qui le dépasse, une pensée qui lui échappe est la gageure tenuz de Trencadis. Il faut inventer des formes nouvelles, ou qui aurait pu paraître telles à l’époque racontées. On aime particulièrement les citations entrelacées comme un chapitre, une révélation profonde de ce qui dépasse le « cas » de Nikki, les manières de poèmes sur les redites sans le moindre espace de tous les objets tranchants accumulés par l’artiste, les surgissements en gras, dans une autre police, de phrase mantra et surtout cette barre latérale sur une même ligne pour suggérer une alternative non tranchée de termes antagonistes.

Adéquation de sa forme et de son objet sans pour autant, c’est heureux, épargner l’émotion. De très beaux passages sur le fantôme de Tinguely, d’un dialogue muet qui éclaire le lien si particulier de toute une vie. Dans cette espèce de délire spirituel d’elle-même, pour paraphraser l’autrice, on ressent l’enfermement, toutes les contradictions que Caroline Deyns nous laisse comprendre. La fragmentation est alors la capacité à donner un autre point de vue. Avec une ironie indéniable, l’autrice joue à rendre compte de ses possibles rencontres avec des témoins de l’époque. La bienveillance de Nikki, sa compréhension engagée du SIDA, sa filiation dont elle ne se déprend jamais entièrement (un très beau chapitre sur Gilles de Rais)… Donner une vérité sensible à celle qui n’a pas été qu’un personnage. Encore que, le dernier éclat d’une époque donné à voir par Trencadis est celle où l’artiste se constitue en figure, se planque derrière un costume, une figuration de lui-même. Toute la beauté de ce grand roman sur Nikki de Saint Phalle est de préserver la lutte pour la création, la perpétuelle invention de soi.


Un grand merci aux éditions Quidam pour l’envoi de ce roman.

Trencadis (354 pages, 22 euros)

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