Le grand vertige Pierre Ducrozet

L’invention, en rhizome, d’une écologie romanesque du mouvement. Dans ce grand roman choral contemporain de nos catastrophes, et de leur aveuglement, écologiques, Pierre Ducrozet met en mot le vertige de destruction, l’utopie d’une reconstruction et surtout la mouvance indomptable des corps. Le grand vertige ou quand l’écologie ouvre une piste poétique.

On est toujours ravi de découvrir un nouveau livre de Pierre Ducrozet tant on sait que sa lecture va ouvrir des pistes de réflexions, pleinement participer à l’invention du roman de demain. Toujours aussi, mais peut-être est-ce le genre romanesque qui veut ça (son seul conseil comme le rappelle si bien Eshkol Nevo : « va jouer dehors », expérimente par toi-même tes déceptions particulières), avec un soupçon sinon de déception du moins un goût d’inachevé. Nous n’y sommes pas tout à fait, le grand roman reste à écrire, son espoir continue ainsi à nous agiter. Ce serait d’ailleurs le résumé du Grand vertige : l’exigence, l’urgence même, d’inventer une autre façon de vivre dont Pierre Ducrozet montre seulement des pistes. Des impasses parfois. On a senti un rien de flottement, parfois, dans l’écriture. Une volonté d’aller vite, de faire un livre rythmé comme un thriller qui laisse place à des comparaisons sinon hâtives du moins dont le degré d’invention aurait pu davantage déplacer le sens, tordre le langage pour en inventer un nouveau.

Critiquer un livre, se permettre de juger du style d’un auteur n’a de sens que si cette réticence éclaire le propos. À l’instar de L’invention des corps, dont ce roman est trop proche pour n’être pas une continuation, un approfondissement (on retrouve, sur une île déserte ses personnages, on retrouve surtout l’espoir d’une poétique en rhizome, nous y reviendrons), Le grand vertige louche vers la tentation documentaire. Constat sans appel sur la situation écologique dans son sens le plus large de façon de composer avec notre environnement. Impossible de ne pas partager l’indignation non face à la menace d’une catastrophe (il est bien trop tard pour ça) mais face à l’aveuglement de nos dirigeants qui continue à penser comme s’il était encore possible de continuer, comme si de rien n’était. Pierre Ducrozet le rappelle avec force, gommant ainsi son écriture et – disons – ses envolées lyriques : l’histoire du capitalisme est indissociable d’une exploitation de la nature, sa grande stérilité vient de la découverte du pétrole, des premiers derricks à Total en Birmanie ou, pour demain, l’emprise de la Chine sur cette ressource fossile, finie déjà. On le sait, le roman peut aussi nous le rappeler. Dans cette veine documentaire, Pierre Ducrozet se tourne résolument vers demain. Il met à jour un cliché clivant que l’on entend de plus en plus (ne s’agit-il pas, au passage d’un ultime avatar de la domination ?): la vieille génération, accrochée à son pouvoir et à son confort, critique la passivité de celle qui advient, sa résignation, son incapacité à jouir quand il ne reste plus rien. Tout revient, toujours. La jeunesse reste « capable de tout, faiseuse de rien » à l’image de June le personnage dans lequel l’auteur met toute sa tentation d’être ici. Hic et nunc, dans les ruines, jouir de l’immobilité, des promesses non tenues de demain.

C’est l’ensemble de notre rapport au vivant et aux territoires qu’il nous faut reconsidérer. De la domination et de la destruction, il nous faut passer à des alliances, des associations, des mélanges.

De la colère à l’exaltation dans ce livre qui suit le destin d’un curieux groupe Télémaque, mandaté par un ensemble de pays. À sa tête, un prophète halluciné, trouble, conduit ses troupes de l’observation à l’action. Ce mouvement pourrait être celui induit par le roman. Adam Thobias envoie, comme un romancier ses personnages, une jeunesse observer le désastre. Rendre compte pour Pierre Ducrozet ne suffit plus. « On va tout reprendre à zéro. L’appartenance, l’effacement, l’absence, le déplacement. » La vraie question posée, en creux par ce roman, est de savoir ce qui se cache derrière ces belles formules. Le grand vertige le rappelle: ramener des images ne change rien, il demande si la destruction permet réellement une amélioration. Le groupe Télémaque deviendra terroriste, actif seulement dans sa dissolution, dans sa mouvance de disparition. Dernière alternative désespérée ?

Reste, comme dans L’invention des corps, l’étique sursaut d’une pensée en rhizome, le réseau d’une communauté minimale. Pierre Ducrozet sait que l’écologie pour demain sera d’adapter nos mouvements à l’environnement, renier cette séparation entre l’homme et la nature. Tout est relié, interdépendant. Un des personnages, Nathan trouve une solution énergétique dans une plante rare, susceptible de capter toute l’énergie du soleil. Par peur, attachement à leur certitude assise, les gouvernements bien sûr ne l’adoptent pas. On revient aux origines : au fond de l’Afrique, comme dans Ténèbre ou dans Le bruit des tuiles, une communauté invente, un instant, une autre façon d’être au monde. Fragilité, tout cela ne tient pas. Pierre Ducrozet lui veut capter (et peut-être est-ce notre seul source d’énergie durable) le mouvement des corps, leur capacité dans l’immobilité ou l’ennui à être là. Exister encore et malgré tout.


Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce roman.

Le grand vertige (367 pages, 20 euros 50)

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