L’arrachée belle Lou Darsan

Ravissement de la fuite, capture de ses cauchemars et enchantements, saisissement délicat et par collage de l’évanouissement, entre grotte et plage, dans la nature en quête de son propre nom. L’arrachée belle ou le roman de l’accueil des sensations, du mirage nécessaire de la fuite, de l’indisposition à soi-même, des intermèdes suspendus aussi. Dans une langue pleine de fulgurances, apte à dire tant la déprise de la dépression que l’illumination, Lou Darsan captive par ce récit sensible d’une femme en quête d’elle-même.

Le premier roman de Lou Darsan s’ouvre sur des impressionnants instantanées d’une femme enfermée en elle-même entre malaise et déraison, aux frontières estompées entre ses cauchemars et son quotidien d’une contondante irréalité. Avec une grande maîtrise, une forte mobilité dans un style qui parfois s’autorise le collage et souvent l’apposition de sensations sans solution de continuité, L’arrachée belle tiendra la note. Avec un tel argument, une femme qui fuit sa vie, le danger d’une valorisation de la maladie mentale, la glorification de ses souffrances pointait son ombre. Lou Darsan parvient à donner corps, comme le faisait à distance et pour une autre époque Trencadis de Caroline Deyns, à des obsessions palpables, révélatrices sans doute de ce manque qui caractérise notre contemporain. « Elle a nommé ce manque : être adulte. Elle aurait pu choisir résignation. » Jamais il ne s’agit de s’enfermer dans la complaisance pour le malaise dans une civilisation. La tension vers l’exemplarité est, en tout instant, gommée par la précision avec laquelle Lou Darsan donne corps aux pensées qui flottent et peinent à se relier. Le poids exact du corps endormi de l’homme, son envahissante sollicitude, son incapacité à comprendre ce qui saurait être dit.

Nie ton corps, nie tes mensonges, le manque et le trop plein de ton désir contradictoire, le mépris de toi.

Les si puissantes ellipses du mal-être. L’autrice joue des silences et des souvenirs pour laisser surgir aussi les dénis. Comme une prémonition d’un lieu où trouver enfin son nom, où être sera échappée au récit – sur une plage comme dans l’indispensable Les échappées de Lucie Taïeb, le personnage veut se baigner, moins se noyer que donner une consistance à son malaise. Elle oublie le retour, le secours inconscient. Portrait alors de cette horrible normalité, de son conformisme étouffant, toujours en tension vers le pressentiment d’autre chose. La possibilité, encore et toujours, d’être une femme autrement. « Sa vie d’avant, la neige avant la mire ; le présent dans une pulsion de fuite. Le reste perd en consistance. » Dans une hallucination, comme on se sauve, le personnage part. « Se déprendre, désapprendre puis transformer le nouveau en habitude pour mieux – quitter encore. »

Dans la mobilité de son écriture, Lou Darsan ne se livre alors pas à un éloge facile de la fuite. Au masculin, Erwan Larher en autopsiait si bien les spéculations dans Pourquoi les hommes fuient ? Là-bas aussi, arrimée à sa voiture, aux instants de répits, « elle est pierre ciel griffure d’herbe souffle point centre attente ailleurs – rien. » On aura entendu, j’espère la singularité de la syntaxe de l’autrice ; découvrir la fuite de son style suffit à justifier la lecture de ce livre. Sans même avoir à présumer de la si belle et sporadique incursion de la nature. Curieusement, peut-être, c’est quand elle décrit le ravissement dans la nature, sa captieuse ambivalence, que la langue de Lou Darsan se charge d’irréalité. Parfois la précision sémantique est ce qui permet que « les rêves, les souvenirs et les visions tendent toujours à se confondre. » On se laisse prendre à ce sens si sûr du paysage, à sa possibilité d’autre chose, toujours le signe d’un ailleurs, l’espoir d’un renouveau toujours repoussé. Pour en toucher la latence et les instants suspendues, le personnage part en stop. Autant d’instantanées, des vies traversées comme des paysages, sans pouvoir totalement les comprendre mais en s’arrêtant un instant sur leur beauté. « La béance au milieu des vies, et les yeux fermés.» La fuite se poursuit, les sensations aussi. Le romanesque ne tient à rien d’autre.


Un grand merci aux éditions de la Contre-Allée pour ce roman.

L’arrachée belle (153 pages, 15 euros)

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