Permafrost Eva Baltasar

La vie dans ses refus, par le récit de ses aventures sentimentales et sexuelles, pour ses tentations suicidaires : l’invention de soi. Permafrost ou la douloureuse transparence du monde, de ses conformistes mensonges, du froid aussi qui saisit celles qui veulent y échapper. Eva Baltasar signe un premier roman incandescent, cassant comme du gel, entre ardeur et douleur, entre rire et enthousiasme elle apparaît dans toute son effroyable liberté.

Un roman comme un cri, sans rien à céder aux futilités d’usage. La beauté du refus, de la perpétuelle réinvention de soi par des fragments qui brisent la linéarité pour écrire, encore, d’autres versions de soi. Permafrost ou une tentative admirable de geler la mort en soi, dans cette vie quotidienne aux mornes acceptations. Contempler en face cette insurpassable affirmation : « ma vie, en revanche, était aspirée par la mort. » Jamais Eva Baltasar n’occulte le fragile équilibre de cette intransigeance rieuse et provocatrice. Le délicat miracle de Permafrost tient d’abord à sa capacité à exprimer (rendre transparente et sortir de son propre corps) la permanence d’une tentation suicidaire comme autant d’échappatoires – chutes ou envolées – aux fragments qui constituent ce roman. Sujet délicat : restituer une fascination, donner à voir toutes les fins alternatives rêvées par la narratrice sans taire ni souffrance ni espoir. La dédicace de ce livre en donne sans doute une image précise : « À la poésie, qui a permis cela ». Derrière la prétention, l’ostentation de la provocation, Eva Baltasar confie surtout la possibilité d’une forme juste, ouverte.

Mentir est une façon de résister, une stratégie de camouflage pour des individus socialement peu agressifs, comme moi.

La ruse et le mensonge sont, on le sait, les armes du roman. Une stratégie suicidaire de survie aussi. Insidieusement, ce cri et ses protestations, on songe d’ailleurs à La séparation de Sophia de Seguin, s’organise en récit. Acide lucidité dans le portrait de sa famille : « la famille quel admirable dissolvant. Impossible d’atteindre le noyau de l’être à ses côtés. Certains individus n’ont pour seul devenir que l’amputation. » Permafrost dans ses affirmations définitives, dans la réitération de ses obsessions, devient aussi livre de résistance. La mère et sa normalité, son maladif attachement à la réussite de ses filles (tous les sacrifices consentis…), la sœur qui se déchire derrière la conformité à cette image et les tranquillisants qui assourdissent cette vie qui se croit possible, qui en tout cas cherche à s’imposer à autrui. Les souvenirs d’enfance affluent, les peurs et leurs résurgences. Après son expulsion de son appartement, après les années de lecture, le récit suit imperceptiblement d’autres directions. Permafrost ne se contente d’égrainer les femmes rencontrées, les passions si bien décrites comme autant de momentanés abandons. Le récit est trop aspiré par la mort pour ne pas imposer un brouillage temporel qui se rit de la linéarité, qui suggère aussi un peu de compassion. Peut-être également une manière bien venue de déjouer les fascinations : ça fait quoi pour une femme de coucher avec une femme. Une question à la con posée par la sœur de la narratrice. Par ce détour, Permafrost parvient malgré tout à cerner l’alchimie des corps, la magie, parfois triste, des rencontres, la compréhension par éclats – la poésie affirmait sans fausse pudeur l’autrice. Le moment aussi on ne sait plus bien ce qui précède ou ce qui va suivre. D’un texte qu’il serait trop facile de croire seulement autobiographique, Permafrost se fait roman, s’ouvre aux autres. Une nièce naît, un rien d’espoir, de communication dans cette filiation de biais mais la vie sauvage toujours assiège, la mort, (finalité de toute fiction) jamais n’est niée même si « Sourire ainsi fait fondre le permafrost » : sans résignation ni amoindrissement de cette douleur primale la résistance continue…


Un grand merci aux éditions Verdier pour l’envoi de ce roman indispensable.

Permafrost (trad : Annie Bats, 120pages, 15 euros 50)

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