Les gueulantes du goéland 1

Un cri et ça coupe. Tout est si simple, parfois.

Au phare les goélands gueulent, c’est le moment de se lancer dans cette action si longuement préméditée. Il a tout repassé, tout repensé, assuré de tout pouvoir prévoir. Mais comment, franchement, prédire qu’il allait si vite se renier ? Quand il rentre se terrer chez lui, il se demande déjà si l’ordre des choses, comme on dit, va composer avec la coupure.

Au Goéland, ça picole comme d’habitude, ça cause déjà de complot alors que les loustics du comptoir, égarés dans leur temps parallèle du discours et de l’ivresse, n’ont pas encore entravé les conséquences de cette coupure. Eux au moins, ils savent que le moment de la douloureuse arrive toujours. On finit toujours par payer. C’est peut-être pour ça qu’on picole : croire que ce soir, après dix bières, ça va se passer autrement, mieux. Rire et amnésie, inconscience et enthousiasme. Qu’espérer d’autre ?

Putain, sans doute pas de pas pouvoir payer. Les cartes bleues fonctionnent plus, pas assez de liquide pour régler celui qu’on s’est envoyé. On est tous des supers copains, par contre pour un chrome ça va pas être possible. Le patron le répète comme s’il allait pouvoir faire autrement que de faire crédit. Autant continuer à boire.

Au Goéland, ça gueule sévère. À cette heure avancée, celle dépassée depuis un moment de la fermeture, on s’en prend aux touristes. Ils font chier ces cons, on serait bien mieux sans eux. Sauf que pas vraiment, en fait. La solidarité entre insulaires, vaste fumisterie. On s’en sort pas, personne part sans payer.

John, le patron de ce qui se veut le seul bar anti-conformiste de l’île, se sent dépassé, fatigué aux tréfonds de l’être comme il se surprend à le formuler. À un moment, on finit par ne plus y croire. On pense plus qu’à son pieu, on verra ça demain, on est pas mieux que ses clients : on remet une tournée. Pour chasser une vague angoisse, celle de ne pas savoir ce qui se passe.

Si dans un bistro, sur le seul port de l’île, on le sait pas, c’est que quelque chose déraille. Personne ne l’a appelé, pas un texto, pas une alerte. Inquiet, John le vérifie sur l’écran de son téléphone. On s’en fout, non ? C’est con, dit-il au moins rétamé de ses clients, de soudain paniquer de n’avoir pas davantage de conversations que celles qui, ici, nous soûlent. Il chasse tout le monde, content de ne pas pouvoir consulter ce que disent les réseaux de cette soudaine coupure. Sur les siens, il le sait, on accuserait l’étranger. Sans sa lassitude, il finirait par y croire.

Communiqué : nous, insulaires, revendiquons l’inconfort de cette séparation momentanée avec le continent. Notre île ne nous ressemble plus. Ses travailleurs se sentent expropriés par la pression immobilière exercée par un tourisme de plus en plus riche. Afin que nous puissions réfléchir à quel avenir, pas seulement l’été, donner à notre îlenous avons décidé de montrer aux estivants, par un acte de sabotage sans victime, ce qu’est une île : une coupure.

Le lendemain rien n’a changé : la coupure continue. On en prend conscience. Au petit-déjeuner, on s’en amuse, encore. Le monde, sans doute, n’en sera pas différent si on n’en connaît pas les derniers soubresauts. On consulte son téléphone et contemple, sans rien en penser, l’absence de signal.

Ici un téléphone sonne, pourtant. Laurine éteint ce réveil, perçoit cette absence de connexion. À la bourre, elle s’en fout. Son service commence dans un quart d’heure. Pas un regard pour le taudis qu’elle s’est dégotté. Une piaule, un taf de serveuse pour l’été : elle ne voit plus le passé. Sortie de sa douche, elle guette pourtant un signe. Il aurait pu appeler. Elle n’a pas le temps, se félicite-t-elle, de vérifier s’il a posté de nouvelles images de sa vie merveilleuse. Sans elle.

Elle enfile son uniforme, prépare les premiers cafés, comprends que c’est elle qui va payer cette coupure généralisée du réseau. Le paiement par carte n’est toujours pas possible. La caisse n’a déjà presque plus de monnaie. Faut dire que le seul distributeur automatique de l’île ne file que des billets de 50. Comme si on savait pas qu’à moins de 50 boules t’as rien sur cette île de bourges.

Pour arranger le tout, Laurine affronte un effroyable afflux. En principe, le matin c’est calme. Aujourd’hui, la troupe d’estivants habitués vient pour autre chose que le luxe d’un café en terrasse. Ils veulent participer à la vie locale, donner leur avis sur cette maudite coupure. Un fond d’urgence et de panique dès que le seul souci n’est plus de choisir entre plage et promenade. Ils la pressent de questions, de commandes.

Sa patronne le lui rappelle : « Plus tu vas te dépêcher et plus on va exiger que tu ailles vite. Prends le temps de bien faire ton travail. » Elle est sympa quand elle n’est pas tyrannique.

Laurine en profite pour écouter les conversations. De près, rien n’est aussi unanime. Elle encaisse un client puis écoute l’autre loqueteux qui, au comptoir, vient boire son café. Faire un brin de toilette aussi depuis qu’il a été, à ce qui se dit, viré du vallon où il zonait. La tôlière le tolère : vous pensez une telle figure locale. Laurine devine pourtant que sa sympathie n’est pas forcée. Il n’a sans doute pas tout à fait tort de vouloir vivre dans les bois, loin de tout. Laurine n’était jamais venue sur cette île bretonne. Elle reste surprise par sa propension à vivre aux lisières de la modernité, si présente dans cette île par ailleurs si chic. Une tradition qui perdure sans doute parce qu’elle ne s’exhibe pas trop.

L’homme au comptoir parle très bas à sa patronne. Laurine ne peut s’empêcher d’écouter ses propos.

« Faut que tu leur dises, aux autres, que j’ai rien à voir avec ce coup-là. Je dis pas que je désapprouve. Au contraire, tu me connais. Arrête tes conneries, ça va pas trop loin. Y’a jamais eu moyen de discuter. Tu crois que ça va changer si on n’impose pas un peu plus de sobriété heureuse ? J’ai déjà assez d’emmerdes comme ça, je t’expliquerai, donc je vais me faire discret. »

Sur ces beaux discours, il lève le camp. Sans payer ne peut s’empêcher de remarquer Laurine. Qu’importe, la terrasse l’appelle. D’autres explications aussi. Des plaintes âcres et infondées. Celles de ces trois grand-mères qui viennent, tous les matins, déblatérer sur leurs enfants pour mieux en comparer les étincelantes réussites respectives. Très vieille France, chignon et bagouses, Laurine ne les imaginait pas aussi accrochées à leur smartphone.

Leur situation est plus pressante que celle de n’importe qui. Bien sûr. La moins âgée l’expose avec une véhémence qui attire l’attention de Laurine. Elle s’inquiète des bateaux. Les passagers et les voitures ne vont plus pouvoir être enregistrés maintenant que les billets sont dématérialisés. La compagnie ne va laisser personne passer gratuitement. Son petit-fils arrive de Lausanne cet après-midi. Elle exige des nouvelles. Personne ne lui répond. Laurine s’éloigne, d’autres clients l’appellent. Soulagement.

Un type, en jean de pieds en cap malgré la température clémente, lui fait signe de la main. Il vient tous les matins, seul, silencieux : effacé. De beaux yeux bleus, des rides un rien burinées. Le charme d’un veuf pour la serveuse. Un retraité en tout cas comme pas mal de monde ici. Il doit avoir une maison ici, pas loin du phare. Laurine croit savoir qu’ils l’ont acheté avec sa femme, juste avant qu’elle ne meurt. Hélas tu es devenue un réceptacle à rumeurs et ragots se dit-elle.

D’une voix claire le type assène à la cantonade, comme s’il était venu seulement pour propager son témoignage :

« Hier soir, il devait-être vingt-trois heures, j’ai entendu un grand bruit en haut du phare. Juste après les lumières d’un scooter qui se barrait par le petit chemin qui va à Vazen. Un drapeau ou un truc comme ça flottait. En tout cas, après y avait plein de goélands qui gueulait sur l’antenne-relais. Elle avait une drôle de forme. J’ai voulu appeler les flics. Pas de réseau. »

Personne ne réagit. Ça étonne Laurine. Peut-être juste une question de timing. Les consommateurs de café ne s’éternisent pas. Elle jurerait qu’un client, dans la véranda, est parti précipitamment après avoir, l’air de rien, écouter ce qui ressemble fort à une piste. Il a l’air attentif, sans doute a-t-il aussi assisté à la fuite de l’autre sauvage.

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