L’amour égorgé Patrice Trigano

Le roman de la vie de René Crevel, dans cette biographie, à peine romancée, Patrice Trigano dessine le destin, les souffrances hélas aussi un peu trop, de celui dont il fait un poète. Très vivante, renseignée et souvent ironique, la prose enlevée de Patrice Trigano nous porte dans cet Amour égorgé, la liberté et la joie dont reste vecteur Crevel.

On va le dire d’abord ainsi : dans les premières pages de ce roman, je fus saisi par l’impression de n’être pas le bon lecteur pour ce roman. Ayant commis un petit ouvrage sur Crevel, pis une thèse sur lui et Leiris, je fus d’abord confronté avec l’étrange sentiment de lire un roman dont toutes péripéties m’étaient connus, dont bien sûr je n’ignorais pas la fin. Ce flottement n’est pas nécessairement entièrement désagréable, avoir à se demander si l’approche de Patrice Trigano est bonne, s’il n’omet rien, ne distord pas trop ce que l’on sait de Crevel le fut nettement plus. Tout m’a semblé rigoureusement exact et, bien plus important, toujours très bien emmené. Jamais on n’a l’impression que Patrice Trigano ne ressort ses fiches, son savoir vérifié. Certes, des points de détails m’ont interpellé. Il s’agit surtout des instants d’extrapolations de l’auteur. René Crevel (1900-1935) fut un romancier surréaliste. Premier point de détail, je préfère le terme de romancier à celui de poète. Il mène moins aux envolées lyriques de la souffrance. Et puis les poèmes à proprement parler de Crevel… Au premier abord, il peut paraître embarrassant que L’amour égorgé parle seulement de la vie de Crevel, assez peu de son œuvre. Il faut bien se l’avouer, ce fut l’un de mes grands plaisirs de lecture : Patrice Trigano parle assez peu de l’œuvre de Crevel, le titre de ses romans est à peine cité (rien sur Mon corps et moi, à peine un mot sur Le clavecin de Diderot) mais Trigano s’empare de certaines phrases de Crevel, s’amuse à les placer dans la bouche d’autre. Le lecteur passablement attentif pourra les reconnaître. Autre point de détail qui m’a interpellé et rendre ma lecture un rien plus intrigante : la façon dont Patrice Trigano précise la sexualité de Crevel comme empreinte de la partie véritablement romancée de L’amour égorgé. Crevel était bisexuel, ses romans témoignent souvent d’un désir de rapport amoureux à trois. Ce que l’on peut savoir de sa biographie indique plusieurs essais pas franchement heureux dans ce sens. Une question de posture : il les met en scène dans Mon corps et moi et dans La mort difficile. Patrice Trigano nous précise la réalité physique du lien entre Crevel, Eugen McCown et Nancy Cunard (curieusement qualfiée de frigide). Bon. J’avais également oublié que Crevel avait été pris au cours d’une descente de flic dans un bordel gay en compagnie d’Aragon. Je me suis également demandé pour Patrice Trigano omettait de préciser que Mopsa, une des plus flamboyantes maîtresse de Crevel avec qui il entretient une douloureuse relation à trois, était toxicomane. Au passage, L’amour égorgé parle peu de la drogue, de la place que sans doute elle eut dans la vie de Crevel et le peu d’attrait qu’il lui prête dans son œuvre.

On se fout, au fond, de ces points de détails. Il faut surtout insister sur l’habileté avec lequel Patrice Trigano nous plonge dans le destin de Crevel et surtout dans son art très certain des rencontres. Indéniablement Crevel fut mondain, Patrice Trigano jamais ne l’occulte mais sait souligner le grand talent pour l’amitié qu’avait Crevel. L’amour égorgé tient alors par ses portraits de tous ceux que Crevel fréquenta. Tous les surréalistes (une belle place est ici faite à Aragon et à Éluard) mais aussi Giacometti, Bunuel. Un partage de l’inquiétude et de la souffrance, une restitution aussi de l’enthousiasme de l’époque, de l’absolue nécessité que fut le surréalisme avant de se déchirer sur des questions de personnes. Le roman de Patrice Trigano parle surtout des hommes, moins de leur œuvre. L’amour égorgé insiste alors sur l’importance qu’eut pour Crevel André Breton. Pour lui et pour tout l’instant historique. On peut déplorer alors que l’auteur cède à l’explication du suicide de Crevel par la fascination qu’aurait exercé Breton. Réflexion sans doute de spécialiste mais le nom de Marcel Jouhandeau, grand ami de Crevel, n’apparaît pas ici. C’est pourtant lui qui a véhiculé cette hypothèse, avant d’apposer un crucifix sur la dépouille de René. Qu’importe, peut-être. Patrice Trigano souligne quand même la déterminante annonce de la reprise fatale de la tuberculose, l’éloignement de sa maîtresse, assez peu sur le désespoir profond du contexte politique. Qui sait pourquoi on décide de se suicider. Par Liberté peut-être comme le suggère Trigano. J’espère que la revue de ces points de détails ne vous empêchera pas de découvrir ce roman qui est une très bonne célébration des cent ans de la naissance du surréalisme, une belle façon d’approcher ce mouvement si décisif.


Un grand merci aux éditions Maurice Nadeau pour l’envoi de ce roman.

L’amour égorgé (236 pages, 18 euros)

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