Avis de grand froid Jerome Charyn

Le retour en fanfare d’Isaac Sidel devenu rien de moins que président des États-Unis. Humour des plus débridés mais surtout sombre fantaisie sur la fin d’un monde, Avis de grand froid offre une ode aux dingues, aux livres et à tous les orphelins de l’Histoire. Jerome Charyn ou l’invention perpétuelle, la confrontation avec ses fantômes littéraires, une vraie liberté contre les impuissances du pouvoir.

Immense plaisir de retrouver Jerome Charyn, les souvenirs de lectures adolescentes associées à son nom, une sorte de cocon dans l’irréalité délirante de son New-York des années 90, violence et tendresse pour Marylin la dingue, surtout pour Isaac Sidel (dont l’auteur retrace ici la genèse) et toute la tradition juive, monde enfui autant qu’inventé, dont Jerome Charyn sait restituer saveur et couleur, liberté en premier lieu. Jerome Charyn nous propose donc, une fois encore, bien autre chose que du polar. Sans toutefois totalement renier cette glorieuse tradition. Nous tenons d’ailleurs là peut-être le point d’entrée dans son oeuvre : la réinvention d’un monde perdu par ses figures les plus marginales, par l’absence de l’esprit de sérieux donc emprunté par tous les genres dits populaires. Dans mes souvenirs, Jerome Charyn fait du polar une excuse, une trame distraite pour la manière dont Isaac règle ses emmerdes à grands coups de Glock, de sentimentalité aussi, derrière l’humour sautillant de l’auteur dont l’intrigue est, polar oblige, toujours diaboliquement rythmée. Avis de grand froid reprend les mêmes ingrédients, avec un rien de mélancolie rieuse pour ce monde au bord de l’effondrement. 1989 : tout est dit.

Il voyait en Sidel une espèce de zek, enseveli dans son propre camps de prisonniers spirituels – le premier loup-garou à occuper la Maison-Blanche.

Après être devenu maire de New-York, Isaac Sidel est désigné, par substitution, POTUS, president of the United-States. Imagination débridée qui pourtant toujours paraît s’emparer de la vérité profonde des faits. Le pouvoir est dépossession et solitude, règne déjà des conseillers et des agences, impossibilité par lobyisme mafieux de changer quoique ce soit. Un président de gauche à la Maison-Blanche, on aura tout vu ! Autant dire que les ennemis ne vont pas tarder à pleuvoir. L’important apparaît très vite dans les modèles, les figurations déjà écrites, dans lesquels s’inscriraient tout exercice du pouvoir. Critique acerbe certes mais aussi forme de dévotion à la mémoire d’un autre pouvoir. Lincoln et surtout Franklin Delano Roosvelt. La littérature porte la mémoire de la possibilité d’un monde d’avant, elle en est pour ainsi dire orpheline. C’est surtout de cela dont parle Avis de grand froid. Isaac est en proie à une loterie sur la date de sa mort. Jeu vicieux d’une belle invention, digne de notre capitalisme pourrissant : plus il survit et plus il fera gagner de l’argent. Il faut qu’il demeure un fantôme en devenir. Une belle définition possible du personnage romanesque. Un golem avec un glock en est une autre pour orienter le lecteur sur les figurations littéraires qui entièrement, sentimentalement, définisse ce roman. L’ombre de Saul Bellow d’abord dont Vila-Matas d’ailleurs nous rappelait qu’imposer sa version des faits est la lutte la plus primordiale de l’humanité. Bravant la mort, des attentats probables, des complots certains, Sidel devient une figure de substitution : il se décide à aller à Prague, pour se souvenir de Kafka. Raté, il ne verra que Terezin, le devenir parc d’attraction de la mémoire. Kafka devenu attraction touristique de Prague. Jerome Charyn parvient alors à lui inventer une autre mémoire. Notamment, celle de sa sœur Otla, de son internement à Terezin, ce camp « modèle » exhibée par les nazis. On laisse au lecteur le plaisir de trouver la relecture de La métamorphose à l’ombre de la place de la sœur. On pourrait alors l’énoncer ainsi, même si Avis de grand froid se garde bien d’être aussi grandiloquent : la littérature se développe à l’ombre du concentrationnaire. Un souvenir qui, bien sûr, hante Sidel. Le voilà poursuivi, ou protéger aller savoir si ce n’est pas la même chose, par une bande de besprizornye (des orphelins du goulag) faussaire. Une manière de fraternité s’établit alors avec ces zek, ces prisonniers qui jamais n’en sont revenus. Ils font tous commerce de fausse monnaie, de littérature et de pouvoir.

Il s’agit bien sûr d’une approche trop sérieuse, pompeuse, de ce livre d’une irrésistible drôlerie. Il vous faut découvrir tous ses personnages : un ancien premier ministre israëlien braqueur de banque à peine reconverti, un chef mafieux qui s’intéresse plus aux tatouages qu’à son art de faussaire. Il vous faut découvrir comment tout ce beau monde s’affronte pour de rire et surtout comment Jerome Charyn charroie l’ensemble d’une main de maître. Un vrai et grand plaisir de lecture.


Un grand merci aux éditions Rivages Noir pour l’envoi de ce magnifique roman.

Avis de grand froid (trad Marc Chénetier, 343 pages, 21 euros 90)

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