Les guelantes du goéland 3

Nous ne réfutons pas le progrès, nous lui inventons une autre forme. Il faut juste expérimenter pour savoir ce dont on a besoin. Nous séparer du superflu, trouver un mode de vie qui respecte le lieu est impossible à concilier avec un tourisme de masse. Nous n’idéalisons pas le passé. Nous savons à quel point il fut rude, combien il a contraint nos ancêtres à l’exil sur le continent.

Mathias efface ce paragraphe. Lui aussi ne lui convient pas. Ça va le rendre dingue de ne pas parvenir à rédiger une proclamation. Il se répète qu’il est raccord avec ce qu’il souhaite. L’installation dans le temps long, loin de l’urgence maintenant qu’internet, téléphone fixe et une partie de la télévision ne fonctionne plus. On n’exige plus de lui une réaction d’une immédiateté médiatique. Mais avec ce surplus de temps tout lui paraît singulièrement indifférent. Est-ce vraiment lui qui s’est lancé dans une connerie pareille à laquelle il ne croit pas entièrement ?

Il quitte des yeux son ordinateur. Impossible d’y passer autant de temps quand le navigateur internet n’offre plus ce dérivatif indispensable à sa concentration. Sans ce contact à l’extérieur, il se sent, pour la première fois depuis qu’il est revenu sur l’île, isolé. Pas possible de savoir comment a évolué son action. Il ne peut même plus sortir de sa ferme. Attente interminable. Mathias se refuse à admettre qu’il s’agit de celle d’être enfin identifié comme l’auteur d’un acte qui changera la face du monde. Tu en es là pauvre type se dit-il avant de se remettre, à son corps défendant, devant son écran.

Au port, on n’a pas besoin de ses déclarations de principe pour mesurer l’étendu du désastre. Les plaisanciers sont prêts à s’écharper, la mer est presque étale ; la fenêtre de tir pour rentrer dans le port ne va pas tarder à se clore. Pas facile de placer tous les voiliers quand le logiciel ne répond plus. Heureusement, les zodiacs censés les accueillir fonctionnent avec leur radio, font le turbin, pour ainsi dire, en roue-libre. On va caser le plus de bateau possible, on retrouvera toujours les propriétaires pour leur adresser la facture.

Julie tente de faire entrer un énorme catamaran dans l’arrière-port. Elle n’est pas sûre que son skipper, un vieux beau, parvienne à gérer le passage de l’écluse. De toute façon le pont piéton, géré à distance et donc dépendant du réseau, va rester un bon moment levé, il a donc le temps de manœuvrer. Bon, les marins-pêcheurs, de retour de la marée, feraient mieux de pas s’amuser à s’ammarer sèchement pour créer des remous et le détourner de son cap. Julie se marre quand même. Embouteillage, panique, gueulante : un peu de résine en moins, c’est marrant. Ça remet la fierté de tout le monde en place.

Même si chaque plaisancier navigue sur une caisse de noix dont le prix équivaut à dix ans de son salaire, Julie est ravie de voir que son port reste un port. Hors-bord tout puissant, les flics arrivent, le silence se fait. Dans cette zone interlope, on a tous un truc à cacher. Agitation sur les quais et à la manutention. Les pêcheurs laissent passer. Le bateau accoste. Deux loustics, rasés et gilet pare-balle débarquent. Ils entourent un mec maigrelet, en costard et mallette qu’a pas l’air frais malgré la mer d’huile.

Difficile pour Julie de ne pas y voir une confirmation : la coupure réseau est un acte de sabotage. Tout le monde dans l’île est déjà au courant de la venue des condés. Le dernier débarqué doit être un Parisien, une huile. Si elle avait l’esprit plus romanesque Julie songerait à un gradé des services secrets.

Bien sûr lui, même mentalement, jamais il ne se définirait ainsi. L’ultime planque d’un espion est de se cacher derrière des acronymes. Ils changent à chaque gouvernement. On sait plus trop au service de qui on est, on sait seulement qu’il ne faut pas trop en parler. On finit par être content de mener une existence séparée de toute contingence. Un ordre de mission après l’autre, tout frais payer et aussitôt, en apparence, tomber dans l’oubli.

L’homme, nous nous garderons bien de révéler son identité (fausse à tous les coups) est trop concentré sur son objectif pour s’attarder sur de telles arrières-pensées. Il n’est ici que pour éliminer la piste d’un acte terroriste. En haut on a tranché : les Français n’ont pas besoin d’un attentat djihadiste, le pouvoir serait embarrassé par une manifestation de cette extrême-droite qu’il combat (réserve de voix oblige) si mollement. Des gauchistes, chevelus, écologistes radicaux mieux encore, voilà ce qu’il nous faut lui a-t-on signifier. Ça doit pouvoir se trouver songe l’homme.

Il se dirige vers les guichets de la Compagnie. Personne, bizarre. Toujours étrange quand les directives fonctionnent, quand leur langage creux devient opérant. Pour ne pas faire de vague (pas facile sur une île), la communication avec le continent n’est pas coupée mais seulement retardée, tous les bateaux ne sont pas annulés sine die mais juste reportés le plus rapidement possible. À croire que sans internet, les gens avalent sans moufeter les fake news les plus mal ficelées.

Faut dire que dans les locaux l’illusion est parfaite : un lieu de transit idéal, irréel, une calme agitation, une odeur de départ, de vie à l’écart émane de cet entrepôt derrière les guichets. L’homme se dit que l’on s’y sent bien sur cette île, il sent qu’il peut se couler dans son obstinée réticence. La femme au guichet ne se sent pas obligée de le renseigner. « Les liaisons sont annulées, repassez plus tard » lui assène-t-elle sans le regarder. Il s’efface non sans avoir regardé s’il était observé.

Pas de salle d’attente, la porte très gendarmerie des années 80, donne directement sur les guichets. Le lieu ne prête pas à la surveillance. L’homme le quitte juste avant d’assister à une scène susceptible d’attiser ses soupçons.

À peine la porte refermée, la femme quitte son guichet. Elle met, par réflexe, son téléphone dans son sac et se dirige vers l’entrepôt. Les fenwicks sont en pause, repos bien mérité, incroyable intermède en pleine saison. La femme, Marie-Laure de son petit nom, se dirige vers les vestiaires. « Je vais m’en griller une. » Dans la remise déserte qui sert à se changer, elle compte sur un antique téléphone à pièce. Cette saloperie doit pas être numérique. Maigre espoir qu’il fonctionne vite douché : pas de tonalité.

Tant pis, elle ira au Goéland à pattes. Elle se faufile dans l’arrière-cour, glisse dans le suintant passage le long de la falaise et sort par la capitainerie. Elle aperçoit celui qu’elle a pris, pas tout à fait à tort, pour un flic en train de manger une glace et d’entreprendre une serveuse. Cette gourde de saisonnière doit lui raconter n’importe quoi. Marie-Laure l’évite en s’immisçant derrière un groupe de touristes qui essaie un vélo-électrique. Elle coupe par une petite-rue. La bordure transparente de l’hôtel de l’Atlantique lui donne, en coin, une vision du flic. L’affaire doit être sérieuse car elle croit avoir vu un billet changé de main.

En cette saison, une insulaire a l’habitude de vivre dans les arrières-salle, à l’abri des cours intérieurs, dans les recoins crapoteux pas encore rattrapés par l’uniformisation du tourisme. Elle sait que John, son frère, dort encore. Marie-Laure n’est pas tout à fait sûre d’apprécier sa reconversion en patron de bar. Il a pas mal zoné aux abords du milieu de la musique, en marge des tournées et sans doute bien pire. Cet éternel fugitif a trouvé un ancrage ici, un peu trop près de sa sœur. D’après ce qui se murmure, jamais Marie-Laure n’aurait été vérifier par elle-même, son bistro est devenu un lieu où on gueule de plus en plus contre l’étranger. Elle le sait bien hélas, cette colère imbécile gronde partout.

Marie-Laure voudrait bien, une fois au moins, arrêter de s’inquiéter, ne pas s’exposer à la critique justifiée de son frère de n’avoir aucune vie à elle — célibataire et sans mec, l’image vous colle, ici et ailleurs, à la peau. Elle a pourtant trouvé, depuis le début de la saison, un dérivatif à son angoisse. Elle la transmet à la nana de son mec. Pas sûr que ça change quoique ce soit mais tant qu’elle croit avoir fait quelque-chose…

Et puis elle l’aime bien cette petite gonzesse, fragile mais sûre d’elle. Ça va le détruire le frangin quand Noémie va se barrer. Vingt ans de moins, des envies qui crépitent, des désirs d’autre chose, toujours. Sans doute pas d’aérer pendant que son mec cuve. Un signe de la main, elle descend comme on s’évade.

« Je pensais que tu allais venir plus tôt. Comment ça t’as pas besoin que je te rassure sur le fait qu’il soit pour rien dans cette histoire. C’est con parce que, pour une fois, je peux pas lui fournir d’alibi. Je bossais pas hier soir et, crois-moi, tu veux pas savoir ce que j’ai fait. Ça m’a fait du bien de couper un peu. Depuis, je me dis que ça ferait pas de mal à ton frangin d’être un peu accusé de ce qu’il n’a pas fait. Je sens qu’il va porter le chapeau, j’aimerais bien que cette accusation le change, un peu. Faut que je te laisse, je dois trouver un endroit où crécher ce soir. En cette saison, ça va être coton. »

La jeune fille ne remonte pas, elle se barre avec cette aisance avec laquelle les figures importantes de nos vies s’effacent. Elle sait, bien sûr, que sur cette île, ils se recroiseront. Noémie sait, surtout, que ça importe peu : elle n’est déjà plus celle qu’il croyait aimer, attacher par ses faiblesses. Elle ne se demandera plus pourquoi les femmes se croient en mesure de changer les pauvres types. C’est derrière toi, n’y repense plus.

Elle remonte la rue Carnot. En haut, croit-elle savoir, un bâtiment — elle est pas foutue de se souvenir à quoi il servait — représente ce qui s’approche le plus d’un squat, d’un endroit où dormir. Cet hiver on parlait d’y faire des fêtes, des expos sauvages, une réappropriation artistique de cette île qu’a presque autant de bistros que de galeries. Encore un truc qu’a rien donné. Les mecs et leur beau discours…

Elle contourne le bâtiment, l’entrée dans ses souvenirs se faisait par un contrefort des fortifications Vauban recouvertes de lande. Se sentir observée l’empêche de s’y aventurer. Elle continue ce qui ne ressemble pas du tout à une promenade, se retourne pour aller saluer le gus. En costard, il baisse les yeux sans répondre. Sale con. Elle l’observe fouiner, rentrer dans le bâtiment.

Allez savoir ce qui lui prend, un soupçon de vengeance peut-être, Noémie referme la porte sur lui et la bloque avec des restes de parpaings. Il devrait s’en sortir, ça lui apprendra à se mêler de ce qui ne le regarde pas. À tous les coups c’est un promoteur pense-t-elle avant de se corriger, son costume minable en ferait plus un fonctionnaire. Un flic, ça y est, elle y est.

Une certitude venue de sa soirée d’hier. Hier soir, Le fortin, enfermée dans la seule boîte de l’île avant l’ouverture. Putain de traquenard. De la pire espèce, ceux auxquels on consent avec l’heureuse certitude de la mauvaise idée.

Un truc étrange, elle n’aurait pas dû y assister. En apparence, un rassemblement de saisonnier à l’exact mi-temps de l’été. Il lui revient surtout la certitude qu’elle n’est pas destinée à être-là, perpétuelle surnuméraire, en décalage à jamais. Un peu trop installée pour être saisonnière, trop instable pour être à son compte. Quand elle est optimiste, ou un peu pompette, elle se dit que cette impression de n’être pas à sa place est ce qui lui fait ressentir les non-dits.

L’autre mec, c’est quoi son nom déjà avec ses allures de gourou propre sur lui, n’avait rien à foutre là. Il tâtait le terrain, évaluait ceux qu’il allait pouvoir embrigader. Du coup, admirez l’absence de logique qui lui a tenu lieu d’ivre lucidité, elle s’est dit qu’elle devait le suivre dans ses embrouilles. À quel moment s’est pointé le désir de finir la nuit avec lui ?

Elle est donc parvenue à faire croire qu’elle voulait de l’action, elle qui a toujours été si peureuse, la voilà séduite d’avoir passé le test de sélection. Ravie, elle s’est vue autorisée à continuer la soirée en petit comité.

Dans la crêperie dégueulasse au pied du phare. Une soirée latino, une arrière-salle désertée par ce cours de danse sur la lande. Le lieu idéal pour discuter. Voilà ce qu’on attendait d’eux : des paroles. Ils devaient colporter, dans leur bar, restaurant et hôtel respectif : une coupure avec le continent allait avoir lieu, elle était orchestrée. À eux de laisser la rumeur enfler. Un truc de toquards, d’ados attardés. C’est peut-être de cette déception dont elle ne voulait pas se souvenir. Il était si beau l’autre quand il pérorait.

Autant gueuler avec les goélands. D’ailleurs, quand elle s’est barrée, ils semblaient s’être donné rendez-vous autour du phare. Du bruit et rien d’autre encore un artifice pour que rien ne change. Tiens, voilà chez qui elle va trouver refuge, chez cette espèce d’historienne aussi azimutée qu’elle.

L’épisode précédent est à retrouver ici. La suite dimanche prochain.

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