Grotte Amélie Lucas-Gary

Hantise humoristique du sens de l’identique, repli imaginatif dans le dédoublement pour un gardien halluciné d’une grotte où le temps fait de boucles. Le premier roman d’Amélie Lucas-Gary est un délice délicat, une fantaisie doucereuse, un conte moqueur sur nos désirs de sens, nos hasardeuses inventions de ressemblances. Grotte ou le révélateur, en creux et en vide, des faux-semblants du maintenant.

Les belles éditions Vanloo ont la bonne idée de republier le premier roman, devenu relique introuvable, d’Amélie Lucas-Gary. Il est toujours plaisant de remonter aux sources de l’inspiration d’une autrice, surtout quand, comme pour celle de Hic, les strates du temps et leurs affleurements est le matériau premier de son invention romanesque. Dès les premières pages, Grotte laisse l’empreinte de sa tonalité pas aisée à décrire. Disons, un monologue où d’emblée la réalité est une donnée parmi d’autres, une douce ironie sautillante qui illumine les fragments de ce récit comme autant de doublures potentielles de la solipsiste solitude du narrateur. Un air délicat, une partition singulière dont la gratuité pourrait presque, parfois, interroger. Remplacé par un autre garçon, le narrateur venu par amour dans ce coin de campagne devient, faute de mieux et parce que rien ne le distingue, gardien de cette grotte. Très rapidement, le lecteur trouvera qu’elle ressemble diablement à celle de Lascaux et à ses répliques. Il sera alors au cœur de ce roman qui ne cesse de se demander, avec une belle variation de formes et d’histoires, qui l’on imite, qui est le modèle et si le trop-plein de ressemblance n’en vient pas à occulter l’original. Assez finement, surtout pour un premier roman que souvent l’on dit saturé d’imitations et aux bords du pastiche, Amélie Lucas-Gary interroge, comme dans Hic, l’intangible préservation du mythe, sa survie sous forme de fiction et autres dérivations. Elle pose alors cette hypothèse : les garçons qui ont découvert la grotte en sont peut-être les inventeurs.

et ainsi transformaient le hasard en invention. En effet, l’histoire de ces adolescents et de leur chien trop curieux avait engendré son propre mythe. Cette interprétation rappelait la démarche post-moderne d’artistes s’appropriant des documents qu’ils désignaient ensuite comme leurs œuvres. {…} Comme si depuis des milliers d’années, l’existence de la grotte oubliée avait persisté dans l’imaginaire des hommes sous d’autres noms, d’autres formes.

On pourrait alors voir une singulière ressemblance avec Hic et la façon dont l’autrice y invente et découvre dans le même mouvement les persistances de scènes et de strates archéologiques. Mais, comme l’aurait dit le cardinal de Retz, cité en mantra dans ce roman : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment. » Le narrateur serait touché, au point d’ailleurs de le refiler à tout son entourage considéré comme une pâle doublure, de l’obsession du sens de l’identique. Certains que l’on « sous-estime souvent les arrangements habiles du hasard », il ne cesse d’inventer des ressemblances, de se créer des doubles et des jumeaux. Un romancier, sans doute, ne fait guère autre chose. Avec bien sûr la distanciation de l’ironie, l’incapacité de se reconnaître totalement dans ses créations. Une sorte d’amusement persistant qui, me semble-t-il, dénonce aussi son creux, se voit comme un refuge à l’effondrement. Bien sûr l’autrice apparaît dans un portrait d’une moqueuse ressemblance. Deux femmes viennent faire un projet sur cette grotte. Amélie Lucas-Gary suggère d’ailleurs alors que la ressemblance est sans doute le ferment premier de la dissociation et de l’antagonisme. Les deux femmes se disputent, l’une finit par écrire un livre plein de folies, le narrateur n’a d’autre solution que de la faire disparaître. Nous évoquions la tonalité si particulière de Grotte, elle se fait souvent ludique pour pointer l’inconsistance de ce qui ressemble, surtout dans un roman, à la réalité. Le narrateur fait tout pour l’occulter. Son jeu meurtrier devient le premier indice de la montée en folie de ses inventions et autres dédoublements. Une sorte de légèreté dès lors sous la plume d’Amélie Lucas-Gary comme si elle s’amusait à voir jusqu’où elle peut aller. Coucherie avec une doublure de Carla Bruni, ressemblance avec un Philippe Bouvard devenu électro-sensible, visite de Ben Laden, projection dans un futur désincarné et immobile « car on sait que le temps fait des boucles » jusqu’à la rencontre, double achevé de l’autrice, du faussaire bouffon qui aurait peint ses imitations pariétales. Nul doute, il faut continuer à découvrir les variations d’Amélie Lucas-Gary.


Un grand merci aux éditions Vanloo pour l’envoi de ce roman.

Grotte (162 pages, 18 euros)

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