La mesure de la joie en centimètres Arno Calleja

L’écriture comme contamination, hallucination « mystique » d’une fuite ascendante, image de cette absurdité où se confondent nos vies. Bref roman où une syntaxe décalée, des phrases qui débordent leur cadre, La mesure de la joie en centimètres raconte l’histoire d’une inondation, d’une retrouvaille, par-delà la folie, avec soi. Arno Calleja parvient à donner à son récit de jolies interprétations multiples.

Au risque de me répéter je conçois une certaine réticence pour toute littérature qui s’empare de la parole de la folie, en fait une excursion pittoresque dans sa souffrance ordinaire. Il s’agit pour moi d’une figuration confortablement romantique pire encore que celle consistant à tirer un joli roman, plein de bons sentiments, sur la souffrance au travail, après avoir passé quelques mois dans ses rouages implacables. Peut-on vraiment mesurer l’absence d’issu de cette folie qu’on enferme sans l’avoir ressenti soi-même ? Question intéressante qui revient à celle posée par Primo Lévi dans Les naufragés et les rescapés : ceux qui témoignent ne sont-ils pas toujours ceux qui ont survécu, qui ont vécu la souffrance en passager, sans sombrer dans son fatalisme. En poussant un peu l’interprétation, on pourrait penser que c’est une issue à laquelle La mesure de la joie en centimètres (quel titre !) donne une réponse, disons, schizophrène.

C’était concomitant. Benoît écrivait dans des cahiers et j’avais commencé d’écrire dans un cahier en commençant de voir souvent Benoît. C’était aussi concomitant. Il y avait des façons qui lui appartenait et que je lui avais prises et d’autres façon qui ne venaient que de moi et que je commençais de prendre pour qu’elles m’appartiennent.

On le disait à propos de Chaos de Mathieu Brosseau, s’emparer de la folie s’excuse dans la mesure où l’auteur parvient à lui trouver une langue propre. Un décalage d’abord très frappant, presque un jeu de la part de l’écrivain pour « ensauvager » sa syntaxe. Rendre compte surtout d’une vie non tant modeste qu’au contour délimité par la panique et autre phobie sociale. Le narrateur rencontre Benoît, un garçon qu’il a connu en jogging au collège. Celui-ci est devenu mystique, graphomane, il griffonne toutes les phrases que lui imposent ses voix. Insidieusement, jusqu’à une très belle confusion finale possible, le narrateur se prend à l’imiter. Le modèle et son auteur, réciprocité et assimilation, un jeu de dédoublement auquel Arno Calleja donne une véritable incarnation. Sans doute par son sens très sûr du basculement. Ce court roman, moins de 100 pages, passe soudain dans l’irréalité d’un fantastique plein d’attrait. La mesure de la joie en centimètres parvient, c’est important à préciser, à donner à lire cette histoire pour ce qu’elle est de prime abord : une manière de conte absurde. Benoît subit une fuite, sous son évier, à l’endroit où il conserve les rares cahiers qu’il ne jette pas. L’eau s’infiltre même une fois coupée, se reproduit dans les étages inférieurs. Passivité surprenante, irrésolution. La vraie folie c’est sans doute notre vie quotidienne. Une fois refermé, La mesure de la joie en centimètres impose ses interprétations. La fuite, venant contre toute logique d’en bas, serait-elle une image des voix, du trauma qu’elles révèlent, d’une perte dans laquelle le narrateur reconnaît une image de celles de ses parents ? La question n’est pas tranchée, on conserve l’inquiétude doucereuse, la tonalité si particulière de l’écriture d’Arno Calleja qui fait des obsessions de ces personnages une fuite, rieuse pour ne pas insister sur sa souffrance.


Un grand merci aux éditions Vanloo pour l’envoi de ce roman

La mesure de la joie en centimètres (95 pages, 14 euros)

3 commentaires sur « La mesure de la joie en centimètres Arno Calleja »

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