Les gueulantes du goéland 5

Cette nuit, nous avons coupé tous les accès internet de l’île. Seulement pour poser une simple question : en quoi cette coupure modifie-t-elle votre rapport au territoire ? Vous sentez-vous insulaires quand vous êtes déconnectés ? Nous ne sommes ni autonomistes ni indépendantistes. Nous croyons seulement qu’un instant de confusion nous permettra de réfléchir ensemble. Maintenant, on fait quoi ? On invente une nouvelle tradition de l’accueil, une écoute respective que seul permet un équilibre des habitants…

Mathias s’interrompt, encore. Chacun de ses paragraphes invente une nouvelle interprétation de son geste. Sait-on vraiment ce que l’on attend d’une action, comment débrouiller les mobiles que rétrospectivement on lui donne ? Peut-être se dit-il, pour quitter ses réflexions qui ne lui semble pas lui appartenir, pourrais-je tout publier. Paraître dingue, une façon de ne pas se faire prendre.

Attablé au club-house, je vous demande un peu, pendant que sa femme essaye d’apprendre à fiston à jouer au golf, Philippe ne peut s’empêcher de voir le type crado entrer dans les arrières-cuisines avec une pince-monseigneur. Voir le mauvais coup arriver l’amuse prodigieusement. Il est certain d’avoir découvert une seconde piste. Son acolyte d’occasion lui manque. Il agit comme il s’imagine qu’elle l’aurait fait. Il se précipite vers la cuisine, voir s’il ne peut pas surprendre des bribes de conversations.

Étrangement, il reconnaît le mec au coupe-boulon à sa voix. Il l’a déjà croisé, ce matin, au bistro près du phare. Il semble au mieux avec tous les commerçants du coin. Le reste de ce que Philippe entend est loin d’être aussi limpide. L’autre voix, le cuisinier disons, assène :

« Je vois bien que t’as rien à faire dans cette histoire. Sinon tu te baladerais pas avec ce truc qui t’accuse. Paraît que les soupçons se tournent vers John. Ses clients s’empressent pas de confirmer son alibi. Ils étaient passablement bourrés. J’y suis passé moi aussi, un peu avant minuit. La débâcle ordinaire. Comme d’hab, je me suis servi moi-même pendant que John fumait une clope. Il a pu s’absenter bien sûr. Toute la question c’est pourquoi. »

Pourquoi, se demande effectivement John, il s’en prend à moi ce malade avec sa tronche de banquier. Ici, personne ne vient le déranger en pleine nuit, à quatorze heures. Pas grand monde non plus, remarque, pour lui demander ce qu’il faisait hier soir. Comme toutes les nuits, il confondait son ivresse avec celle de ses clients.

John comprend qu’il est en train de se faire avoir au moment où il s’esclaffe : « Aucun de mes clients n’aurait fait un truc si con. C’est tous des copains. » L’autre n’a rien besoin de lui signifier qu’il avoue tous les couvrir, que personne ne pourra fournir un alibi.

Trouver un truc, vite. Toujours ce pourquoi problématique. « Ça m’aurait avancé à quoi, franchement, de couper mes moyens de paiement ? Déjà que le commerce est pas reluisant en ce moment. » Un bon point pour moi songe-t-il avant d’à nouveau s’enfoncer, volontairement comme on empoigne ce que l’on ne voudrait pas toucher, comme on laisse ses empreintes pour se demander si on aime pas secrètement, perversement, être mis en accusation.

« Je n’ai rien contre les touristes. Je les laisse pas entrer. » La bêtise définitive de sa réponse le surprend lui-même. Un trait de génie, croit-il, vient immédiatement rattraper cette bévue. « Vous êtes qui d’abord ? On n’a pas été présenté. Si vous voulez m’inculpez, j’exige de parler à mon avocat. » C’est ce qu’on dit. Dans les films au moins.

Voilà longtemps qu’un suspect ne m’a pas désarçonné pense son interrogateur. Qui suis-je ? Insoluble question. Un résidu d’identités fictives avec lesquels je finis par me confondre. Qu’est-ce qui prend ? Les pensées philosophiques c’est pour les autres. Moi, quel grand mot, je veux juste que tu me donnes le nom d’un groupe de gauchistes que je vais pouvoir charger. Tentons un coup de poker, il est assez naïf pour y croire. On va mouiller sa sœur puisqu’il a demandé à lui parler quand je l’ai interpellé.

John n’y croit pas, enfin pas totalement. Marie-Laure ne l’aurait jamais dénoncé. Acculé, il tente le tout pour le tout : il va lui livrer la vérité, s’accuser lui-même des petites provocations dont il est responsable. Sans réseau personne ne pourra en vérifier l’ampleur.

« L’autre raison pourquoi, ça peut pas être moi c’est qu’internet est mon terrain de jeu. Vous pouvez vérifier, je suis plutôt actif sur les réseaux qui sont pas gangrenés par la bien-pensance. Vous ferez mieux d’aller voir l’autre khmer vert qui veut qu’on vive tous sans bagnole ni rien de mécanique. »

Mais j’y compte bien lui répond, mentalement, l’espion perdu dans ses méandres mentaux. Et John de se dire qu’il s’est fait arnaquer. C’est pas lui en tout cas qui croirait que la seule entraide dans une île est de foutre, comme il vient de le faire, autrui dans le pétrin.

Malgré tout, il y reste un soupçon de sincérité, de gratuité même qui sait. Celle qui pousse à demander de l’aide à ceux qui n’ont aucune idée de la manière de la dispenser, qui essaient quand même, qui y arrive parfois, certes avec des résultats passablement incertains.

L’archiviste, elle, le fait de gaieté de cœur. Elle se sent, même si jamais elle ne l’admettrait, redevable à cette île qui, depuis un an déjà, lui fournit l’essentiel de son travail intermittent. Quand Noémie l’interpelle, l’archiviste accepte d’aller faire un tour, aux Aiguilles, pour discuter de ce dont, visiblement, elle n’ose pas lui parler. Une fille qui a faillit, à plusieurs reprises, devenir une amie, c’est ainsi que la généalogiste de carton-pâte, se représente la serveuse si parfaitement costumée, même en pleine été, pour incarner une oisive jeunesse. Une image de ce qu’elle-même, par timides intermittences, avait été avant de se ranger derrière l’invention, archéologique ou peu s’en faut, de la vie d’autrui.

« Faut que tu m’aides… j’ai besoin que quelqu’un me dise que j’ai pas rêvé… enfin que tu viennes avec moi… je suis sûre de savoir comment régler, sans inquiéter personne, tout ce merdier. Il nous faut juste un complice et attendre la nuit. »

Avec des explications aussi décousues comment ne pas se laisser prendre, comment, malgré toute sa bonne volonté, ne pas incriminer autrui ? Pas de sa faute, à l’archiviste, si elle n’a pas les moyens de passer une voiture, si elle ne pense qu’au type de ce matin pour lui prêter la sienne. Ils se sont, plus au moins, donner rendez-vous au café sous le grand phare, en soirée.

Suivons-les.


L’épisode précédent est à retrouver ici.

La suite est à découvrir ici.

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