Les nuages Juan José Saer

Voyage dans les confins de la folie et de la raison, dans l’effacement entre l’intérieur et l’extérieur que serait un paysage mental, sagace et rieuse exploration du langage et de sa capacité à délirer, à littéralement sortir du chemin. Les nuages, pastiche du récit de voyage, du roman scientifique est surtout le délire accepté de notre rapport au monde.

Si vous suivez ce carnet de lecture, vous savez sans doute mon grand plaisir à découvrir la réédition des œuvres de Saer opérée par Le Tripode avec sa maestria habituelle. Si le nom de Saer vous est encore étranger, je vous invite à découvrir mes modestes notes de lectures sur L’ancêtre, sur Glose ou sur L’enquête, ou mieux encore de vous précipitez en librairie pour découvrir n’importe lequel de ses livres. Vous pouvez d’ailleurs peut-être commencer par Les nuages tant sa prose m’a paru un rien moins dense, étouffante et piégeuse que ses autres romans. Pas impossible cependant que je me sois acclimaté à la force de ce romancier dont les mots désignent toujours autre chose, pointent souvent les représentations fallacieuses qu’ils élaborent. L’histoire est assez simple : il s’agit d’un manuscrit trouvé, précisément par les trois personnages de L’enquête. Dans un article éclairant, l’auteur souligne d’ailleurs qu’il a conçu, mais a posteriori et en reconnaissant n’être peut-être pas le mieux placé pour parler de ses livres, Les nuages comme une manière de suite de L’enquête. Il importe d’ailleurs assez peu d’avoir lu L’enquête pour se laisser happer par Les nuages. Gardons seulement à l’esprit que ce récit rapporté serait donc possiblement inventé, en tout cas tenu à distance, témoignage en tout cas d’un éloignement, reprise qui sait du motif d’un continent à l’autre d’un sentiment d’exil, de perte et donc de reprise. Néanmoins, cette strate de discours apparaît nettement moins que dans L’enquête comme une dérivation de sens révélateur de l’hallucination qu’est tout récit. Un homme, médecin discret qui s’efface derrière son maître, convoie des malades à travers une plaine désertique jusqu’à l’irréalité. « La folie, du seul fait d’exister, rend la vérité problématique. », le lecteur comprend très vite que l’enjeu de ce récit sera une traversée des apparences où les frontières entre raison et folie, intérieur et extérieur, humains et animaux, s’estompent. Dès lors, «si ce lieu étrange ne fait pas perdre la raison à un homme, ou bien ce n’est pas un homme, ou bien il est déjà fou. » Parvenir à s’en échapper, reviendrait à dire : « notre délire, intact, pouvait recommencer à forger le monde à son image. »

Le lièvre qui saute au passage d’un cavalier et disparaît parmi les touffes d’herbes semble être et ne pas être à la fois, fantôme fugitif pour les sens et présence réelle pour l’imagination.

Avant de nous aventurer dans l’extrapolation des fictions de Saer, il est important se souligner la perfection de ses phrases, leur simplicité trompeuse, leur syntaxe parfois labyrinthique, leur travail sur le rythme et sur la sonorité de sentence si aptes à brouiller les pistes. Il faut d’ailleurs souligner le travail de traduction de Philippe Bataillon. Donnons au moins ce seul exemple du style de Saer : « et nous ajoutions à l’étendue interminable de l’inanimé la légèreté colorée et tragi-comique du délire. » Dans cet espace de fiction, la folie n’est pas valorisée, vendu comme un faux état supérieur de conscience. Disons plutôt un discours auquel le malade parvient à croire ou à faire croire qu’il croit. Un état-limite de conscience dont, au fond, on ne sait moins que rien, une stase de l’absolue altérité. Saer le sait, toute conscience nous demeure étrangère. Au mieux, on peut gloser, comme il le fait admirablement dans Glose, sur le sens de nos conversations. Dans Les nuages, la folie a toujours une forme de légèreté tragi-comique donc, disons aussi une capacité intacte à faire sens vers autre chose. Pour Saer, comme il l’explique dans son article, tout récit est une redite, une caricature des récits qui nous modèlent ou « comment s’entrecroisent avec notre vie quotidienne les éléments narratifs, la fiction, le romanesque ?» Au passage, on espère fortement que Le Tripode aura la bonne idée de traduire et de publier les essais de Saer. On a les complexes de sa culture. Dès lors, Les nuages ne se contente pas de brouiller les frontières entre raison et folie, à montrer que les fous sont bien davantage les médecins, tous ceux qui veulent nous ramener à cette réalité prétendument partagée que les aliénés. Ou quand il le fait, l’auteur s’en amuse. Le plus fou, au fond, ce sera toujours le lecteur. Le narrateur prend donc en charge une nonne nymphomane, on peut penser qu’il s’amuse du passage obligé, pour tout roman, par la sexualité. Dans sa douleur, cette nonne pense pouvoir réaliser une communion sexuelle ; dans son ironie Saer approche très fermement de l’expérience mystique, de ce qu’elle a dû sans doute à la psychiatrie, de ce qu’elle a d’expérience qui nous déborde, dépasse et dévore comme il le mettait si joliment en scène dans L’ancêtre. Le docteur accompagne aussi un catatonique, une autre incarnation du romancier, du lecteur, celui-ci tient un morceau de réalité dans ses poings hystériquement fermés, il ne l’ouvre que sur une autre proie de substitution. Dans ce roman qui, comme la folie, autorise toutes les interprétations, chacun des fous peut se considérer comme une doublure du personnage, lui-même possible doublure du personnage qui a transmis le texte, lui-même sans doute doublure décalée de l’auteur. Dès lors, Troncoso pourrait paraître non tant comme un imitateur du docteur mais sa projection, son idéale incarnation. Dandy toujours propre puis maniaque sans fatigue, il veut conduire la caravane, lui éviter tous les dangers et parvient à éluder, par ses discours, celui proverbial des indiens. Il deviendrait alors une possible incarnation des phrases de l’auteur lui-même :

Parfois, sa proclamation insensée se composait de plusieurs feuillets, et parfois elle se limitait à une seule phrase, qui à première vue semblait n’avoir aucun sens mais après plusieurs lectures, plusieurs sens différents, et plus tard, dans ma mémoire, un sens précis et énigmatique qui, bien que le lecteur eût l’impression de le deviner, était impossible à démêler.

Sans nul doute une interprétation ironique, tendue comme un piège par Saer à son lecteur. Dans Les nuages, comme dans tous ses romans, tout est parfaitement tenu, tendu. Souvent la prose de Saer est limpide, prend son commentateur au piège de ses interprétations. Il l’explique très simplement, il voulait donner dans ce roman une image du paysage intérieur de son enfance, cette grande plaine au nord-ouest de Rosario. Admirable description de son décor sans, vraiment, rien en dire. Seulement la tristesse et cette immobilité qui contraint, ou aide, à sortir du sillon, à délirer. L’auteur serait un cavalier immobile, toujours au même point. Laissons-nous prendre à ce « pastiche de mouvement inutile et légèrement onirique. »


Un grand merci au Tripode pour l’envoi de ce roman indispensable.

Les nuages (trad : Philippe Bataillon, 220 pages, 19 euros)

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