La morte Mathieu Arsenault

Répétitions, rêves, fantômes, obsessions, lectures : Mathieu Arsenault épuise toutes les manifestations de la présence, encore et toujours, de son amie Vickie Gendreau. La morte, loin de toutes complaisances, du prétendu travail de deuil s’ouvre au royaume des morts comme une manifestation éthique d’un tiers indéterminé. Une très belle réflexion sur ce qui reste de la mort, ce qui perdure et nous dépasse.

Les parcours de lecture offre parfois d’étonnante continuité. Autant d’hasardeux miroirs de ce que nous cherchons dans la littérature. Une partie en serait s’énoncerait sans doute ainsi : que l’écriture soit une autre façon de vivre, voire une alternative à l’écoulement du temps dans sa perte irréversible. Voici quelques lignes de force de Bruit dedans d’Anna Dubosc qui semble se poursuivre dans La morte. Disons un engagement vital dans la littérature, une confiance dans les mots pour repousser, donner une autre forme, assurer une subsistance à ce qui ne saurait passer : la mort. Deux livres vivants, hantés, pleins de refus, de cette urgence auxquels les deux auteurs trouvent une forme. Une forme de fiction minimale qui passe par des coupures, autant de points-aveugles tacites où tout ce que l’on ne peut en dire permet le surgissement de la parole. Mathieu Arsenault propose ici une forme hybride profondément plaisante. À première vue, La morte semble un journal éclaté, brisé afin de ne pas trop se soumettre à la linéarité. L’auteur entasse des séquences datées, opère des retours en arrière, travail ainsi, comme on dit, sur le motif. « la répétition est souvent présente, le double aussi, rien ne se crée que dans la répétition elle-même. » Autopsie alors d’une obsession bien vivante. La trame narrative de ce qui est, aussi, un récit serait celle-ci : Mathieu Arsenault est l’exécuteur testamentaire de celle qui fut son amie, son amante, Vickie Gendreau, morte à vingt-quatre ans d’une tumeur au cerveau. Tout le charme de ce livre, jamais triste, est de procéder par imitation, par appropriation pour gommer alors ce qui lui appartiendrait. Il collecte l’œuvre dispersée de son amie, il tente de lui trouver une certaine unité et de la faire reconnaître comme une grande autrice, lui ouvrir les portes du royaumes littéraires. La postérité, dans la pluralité de ses textes, poèmes et interventions, dans son enthousiasme est peut-être la suprême forme de survie post-mortem. On peut penser que Mathieu Arsenault y parvient. Sans s’oublier au passage : son mausolée, il le dresse aussi pour lui. On retrouver alors notre rapprochement avec Bruit dedans : une parole sur soi est une parole qui s’approprie celle des autres. Toute la réussite de La morte est que Mathieu Arsenault n’en soit pas l’auteur, ou pas l’unique auteur.

Au plus profond de notre intimité, il n’y a pas que du soi, il n’y a pas que de l’intériorité. {…} On agit comme si nos idées venaient de nous et non pas de toute cette partie du monde qui s’est enlacée en nous depuis notre naissance pour créer un moi.

On pénètre alors dans ce qui est l’intérêt premier de ce livre : l’accès au royaume des morts, le tiers indéterminé, la parole de l’autre, à ce qui échappe – visions, anamnèses et récurrences. « Nous ne pouvons y accéder mais notre vie intérieure n’est pas entièrement fermée à cette partie du monde qui n’est pas humaine. » La morte ouvre seulement des brèves brèches, des ouvertures, des images, des mots qui reviennent où s’impose la présence de Vickie et, plus largement, de cette part inconnue en nous-mêmes que l’auteur appelle la morte. « On voulait te dire qu’on est écrit par des gens qui n’existent plus. » Tout ceci pourrait paraître un rien théorique, hautaine gageure qui n’apparaîtrait qu’en commentaire, par défaut. Mathieu Arsenault s’aventure avec un vrai bonheur, au sein d’un récit, avec une tension toujours vécue dans l’essai. On le sait, la mort est de plus en plus un impensé de nos cultures contemporaines. À l’instar de Maurizio de Giovanni, La morte fait des fantômes une manifestation éthique, très loin « d’une réclame vulgaire qui promet le bonheur au paradis », d’une résilience et autre conneries de rédemption. Obsédante présence plutôt du refoulé, « la mort à notre époque est plus pornographique que le cul. » Avec sa façon de l’affronter sans fard (à quel moment on est trop vieux pour parler de ses branlettes ?), l’auteur sait que ce refoulé ne saurait être uniquement sexuel. La morte, assez discrètement, en éclaire toute la portée sociale. Nos cauchemars, obsessions et revenantes, dépendent de notre culture et surtout de sa part maudite. Dès lors visions saisissante du Québec (sur le sujet, il faut aussi lire Les manifestations de Patrick Nicol au Quartanier aussi), pas seulement dans sa vie littéraire, dans sa marginalité poétique mais surtout dans son racisme, face au désastre écologique, la violence… « Nous n’allons nulle part et pourtant we are shining for ever à la recherche de l’entrée du royaume des morts. » Pour le dire avec une prétention à laquelle Mathieu Arsenault se soustrait toujours (« la seule dignité passe par le ridicule qui garde à distance les monuments qui attrapent et figent les morts »), les fantômes de l’auteur deviennent une manifestation éthique par l’équilibre poétique de chacune de ses phrases. La beauté, la provocation, la vie irréductible, fragmentaire, imagée, La morte parvient à en capturer des fulgurants instantanés. Souvent on voit Vickie, on entend les tensions de son œuvre que l’on souhaite découvrir.


Un grand merci au Quartanier pour l’envoi de ce livre.

La morte (132 pages, 16 euros)

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