La colonelle Rosa Liksom

Mécanique de la haine et de la fascination, destin d’une femme torturée et battue amoureuse, miroir cruel de l’histoire finlandaise. La colonelle offre une vision de la seconde guerre mondiale, de la terrible violence et lâcheté de ses hommes mais aussi des enchantements sensuels de la nature, des ravissements sexuels où s’égare et se retrouve toute l’ambivalence de l’héroïne. Rosa Liksom signe un joli roman à hauteur de femme.

On parle assez peu de la littérature finlandaise. Voilà qui est fort dommage tant avec Rosa Liksom elle semble offrir une sereine, mais sombre, appréhension de l’homme. Le sujet de La colonelle peut sembler rebattu : la montée du nationalisme en Finlande, la guerre mondiale et comment les nazis y font survivre leur rancune. Certes le contexte finlandais apporte un décentrement bienvenu, l’autrice ne s’embarrasse jamais d’explication ou de reconstitution historique. Même si le lecteur peut parfois un peu flotter dans l’évocation de faits qui lui sont mal connus, il comprend très vite que l’autrice n’y voit pas l’essentiel. Pas davantage d’ailleurs que de tracer autrement que par suggestions un parallélisme de notre acceptation de la violence et des résurgences fascitoïdes que partout l’on voit, hélas, fleurir.

Nous répétons les mêmes erreurs et nous en attendons un résultat différent. En chacun de nous, l’amour et la charité cohabitent avec la cruauté, la dureté de cœur et l’indifférence.

On le disait à propos du Jardin du lagerkommando, la littérature en interrogeant nos fascinations pour le mal éclaire nos aveuglements. Rosa Liksom parvient à lui trouver un lieu. Bien davantage qu’un paysage, elle sait restituer les enchantements de cette Laponie où tourbières, forêts et sphaignes, exercent une profonde attraction sur celle qui, pour son malheur, deviendra la colonelle. Sans jamais la juger, tout en parvenant à mettre en lumière l’indicible souffrance de ces omissions (notamment celle subie dans un hôpital psychiatrique), Rosa Liksom donne à voir l’attachement, l’acclimatation d’un quotidien saturé de torture, à son bourreau d’une femme battue. À l’instar de Rouge pute, on peut se demander si seule la littérature parvient à mettre à nu les ressorts complexes de cette situation. Dans une langue simple et belle l’autrice donne à voir des comportements qu’elle se garde bien d’expliquer. En premier lieu cette sexualité souveraine, à la fois destructrice et exaltante, à laquelle la colonelle s’abandonne. Un peu à l’image des délices de cette nature sauvage dont Lisa Liksom illustre l’emprise. Et soudain elle parvient à faire ce que seule la littérature peut : elle nous fait pénétrer dans le cerveau de ce grand malade, un militaire froussard, un homme incapable de gérer ses frustrations, son vieillissement. Un être pitoyable dans son abjection. Tout le charme assez vénéneux de La colonelle est alors de suggérer que son héroïne n’a rien d’exemplaire, subie totalement ce temps de haine qui l’a déformée. Soulignons pour finir la belle réussite topographique des trouées de mémoires données, par intermittence, comme une ligne continue sur plusieurs pages. Les ressassements de la mémoire y ressemblent peut-être.

Pour aller plus loin, dans le même univers, je vous invite à découvrir Les bûcherons de Roy Jakobson.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman

La colonnelle (trad : Anne Colin du Terrail, 204 pages, 18 euros)

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