Tous, sauf moi Francesca Melandri

L’autre dans toute son incompréhension devient ici le vecteur d’un récit admirablement construit de l’Histoire italienne, du fascisme aux désastres de sa colonisation éthiopienne. Un père, dissimulateur et séduisant, perd la tête, sa fille tente de reconstituer son passé et ses effarants agencements. Dans Tous, sauf moi, Francesca Melandri tisse une image complexe, accusatrice mais sans être moralisatrice, de son pays et de son rapport à l’étranger, à lui-même donc.

On pourrait commencer à parler ainsi de ce roman plutôt riche mais qui, dans ses variations de discours et d’époques jamais n’égare le lecteur : son regard acide, lucide, sur la société italienne nous ramène au passé de notre bonne conscience. Vous vous en souvenez quand on regardait avec une certaine hauteur l’Italie de Berlusconni ? Depuis… Tous, sauf moi parvient à en restituer les mirages et les agencements : l’Italie reçoit en grandes pompes Khadafi, érige presque simultanément un monument à un de ses généraux colonisateurs les plus sanguinaires. Avec une similitude un rien appuyée, Illaria retrouve alors, sur son seuil d’un quartier vivant et populaire de Rome, celui qui se prétend être son neveu. Il faut tout de même souligner que le récit parvient à faire oublier ses explications un peu trop cohérentes. Ainsi, Attilio Profeti, mari polygame, narcissique et obnubilé par sa survie serait devenu ce triste sir, si attachant et proche, à cause d’une panique castratrice. Fort heureusement, Francesca Melandri n’insiste pas, noie cette explication à travers une riche évocation. La mère d’Attilio lui fait croire que s’il continue à pisser au lit, la femme de Menelik, reine mythique d’Éthiopie viendra le castrer, l’enfant voit une exposition d’une exotique bergère, sa fascination commence là. Plus tard, dans cette part obscure de sa vie que le roman se charge d’éclairer, en Éthiopie, dans un moment de détente amoureux avec sa compagne, peut-être son seul amour, il retrouve cette crainte quand, après l’amour, elle lui enserre le sexe. Cette panique revient aussi dans une formule où s’exprimerait ce qui tient lieu de culpabilité pour ce personnage incarnant la satisfaction, l’effréné désir de survivre : mon lance-flamme s’est enrayé. Formule faussement phallique.

Ainsi, les empathiques ne sont pas tant, comme on le pense, le mieux à même de comprendre l’univers des autres, mais seulement plus conscient de leur inaccessibilité. C’est-à-dire ceux qui acceptent l’idée de n’en rien savoir, ou bien peu.

C’est dans cette incompréhension réciproque, elle nous tient si bien lieu de rapport aux autres, que le roman touche vraiment. Francesca Melandri, quand elle quitte l’explicite, ouvre à l’opacité de ses personnages. Illaria, moralisatrice avec la vie des autres, qui sait que son métier d’enseignante « ne consiste pas à les définir, mais à entrer en relation avec eux », se débat dans ses contradictions. Elle manifeste et s’indigne, vit dans une forme de refus si indispensable, mais couche avec un député de Berlusconi. La jouissance de la détestation, son lien avec son passé. Heureusement, lui restent étrangères. Tous, sauf moi se fait alors sensé réquisitoire contre la politique migratoire italienne, voyage dans ses absurdités et ses horreurs. Un très beau chapitre sur un agent de la police des frontières et sur le regard insoutenable que lui jettent ceux que l’on ose renvoyer, envoyer à la mort. Il est asse beau, somme toute, que tout ceci se révèle aussi un masque, un défaut d’attention au visage.

Le roman déroule ensuite, ou plutôt en parallèle, une plongée dans la pensée raciste et les dangers de l’incompréhension de l’autre. Meurtrière absurdité de la colonisation italienne, intenable vérification de sa supposée grandeur. Utilisation du gaz moutarde pour faire tenir cette population brutalement, incomplètement donc, asservie. Attilio fait passer tout ceci pour des cas de pestes, il devient rouage consentant de la censure et de sa propagande, évite de s’interroger, survit. Occasion bien sûr de nous demander si nous n’en sommes pas tous là. Tous, sauf moi offre alors un témoignage important et renseignée de l’horreur fasciste, de son déni ensuite. Atillio est chargé de faire des masques de cette population, d’en prouver ainsi la prétendue infériorité. Avant de frôler l’ennui, la répétition de cette doctrine d’une belle imbécilité, Francesca Melandri parvient à tracer une autre généalogie. Outre celle des frères qui se détestent (les demi-frères d’Illaria, celui d’Attilio et deux généraux), le roman s’intéresse alors au passé de l’Italie : la résistance des cheminots, l’athéisme glorieux des aïeux d’Attilio, la mauvaise conscience des générations suivantes. Tous, sauf moi devient alors l’incarnation du roman national italien : une suite de mensonges, d’arrangements, de vie aussi dans toute cette horreur.


Un grand merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Tous, sauf moi (trad : Daniel Valin, 630 pages, 9 euros 70)

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