Carrousel Encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne Marc-Antoine K. Phaneuf

La vie dans ses sentences, l’absurdité du moment dans ses péremptoires affirmations mais aussi dans de drôles de décalages sonores. Marc-Antoine K Phaneuf capte la rumeur du monde dans une série d’aphorismes aléatoires, définitifs. Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne recense, au hasard, les présupposés de nos vies. On s’amuse et on s’interroge.

Dans L’immaculée conception, me semble-t-il, les surréalistes avaient déjà enclenché l’exercice : ils allaient poursuivre le retournement systématique entrepris par Isidore Ducasse en rapprochant des proverbes afin de les doter du plus haut degré d’arbitraire possible, d’en faire ainsi un accès à l’inconscient. Un peu plus tard, au hasard, on peut retracer la généalogie du Carousel encyclopédique à travers un passage par le formalisme russe et le très admirable de La carthothèque de Lev Rubistein. Le poète y procède avec des cartes où il inscrit des fragments de ce qu’il entend, captation sauvage de la rumeur du monde. Le projet de Marc-Antoine K Phaneuf paraît plus parodique même si la métrique et la quête de l’image ne sont pas étrangères à cet objet hybride où se dessine une poétique de l’épuisement, un désir dansant (d’où le carrousel) de voir si l’absurdité des vérités générales ne serait pas le moins mauvais miroir de nos vies. « Acheter un recueil de poésie ne sert à rien. » Alors, bien sûr, l’humour apparaît dans toute son ambivalence : l’époque moderne aurait ses fake news, son langage altéré de l’absence d’alternative de son ultra-libéralisme ; la poésie en serait, peu ou prou, l’expression terminale, la caricature rigolarde, le portrait assassin d’un meurtre grandiloquent, chez Hans Limon ou la vision amusée de sa version internet chez Christophe Hénault.

Emballeur de merde est davantage une insulte qu’un métier.

Allons ailleurs avec Phaneuf. Un peu plat sans doute de dire, indéniablement franco-centré, mais la langue québecoise introduit un joli décalage à cette plongée sans filtre dans l’inconscient collectif. Admettre, au passage, avoir été toujours extraordinairement mauvais pour identifier les figures populaires et l’imaginaire qu’elles sont censées véhiculer. Reste qu’une pointe d’incompréhension est sans doute la moins mauvaise façon d’appréhender les ombres de notre monde. « Les dentifrices blanchissants goûtent le liquide paper. » Si vous le dites, mon brave monsieur. Mais vous m’ôterez pas de l’idée que « Germain Larivière a écrit la télésérie Les filles de Caleb.» Dialogue de sourd, point d’achoppement de l’incommunicable, dans une sentence carrousel on pourrait dire que c’est ça aussi la poésie.

Heureux soient les fêlés puisqu’ils laissent passer la lumière.

Régime variable de vérité, langage performatif à la mesure de la croyance qu’on lui accorde. Parfois, la légèreté s’efface un rien, les vérités deviennent de simples variations sonores et ouvrent des gouffres insoupçonnés de compréhension. « Aucune blague de sardines n’est tolérée en Sardaigne. » Le livre se divise en plusieurs chapitres, ils ne suffisent pas entièrement à organiser toutes les sentences. Le livre prend alors tout son sens dans la lassitude même qu’il suscite. Le lecteur est libre de s’y frayer un chemin, d’interroger les stéréotypes dans lesquels il se reconnaît. Le talent de l’auteur est d’y glisser parfois les pires des stéréotypes. On continue sans savoir qu’en penser. On devine dans ce Carrousel une vision toujours alternative, une distanciation à ce qu’elle énonce sans dénoncer ou adhérer. Un objet curieux, pas totalement convainquant, provocateur, parfois un peu vain : la vie moderne quoi.


Un grand merci aux éditions La peuplade pour l’envoi de ce livre.

Carrousel encyclopédique des grandes vérités de la vie moderne (354 pages, 20 euros)

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