Les singes rouges Philippe Annocque

Fragments d’une mémoire dans l’inquiétude de ce qu’elle ne sait dire, prénoms qu’elle ne sait attribuer, noms de lieux qu’elle évoque en exil. Dans sa prose rieuse, angoissée pourtant, Philippe Annocque ressuscite les souvenirs de sa mère, s’empare de ses mots dans un très bel exercice de partage. Les singes rouges restitue les trouées de cette enfance entre Guyane et Martinique, dans les silences et les reprises l’auteur y invente une identité délavée, inquiète, vivante.

Le nouveau livre de Philippe Annocque offre une continuité tout d’étrangeté avec son précédent, Seule la nuit tombe dans ses bras. A minima, il s’agirait de poursuivre une invention de soi au reflet des mots et donc dans le creux des discours et de leurs figures obligées. Seule la nuit tombe dans ses bras se confrontait à l’invention de soi dans un dialogue internet, dans le frémissant miroir érotique qui s’y déploie. Les singes rouges s’essaie à la fresque familiale. Avec toujours ce désir, on pourrait le nommer tension stylistique, de savoir ce qui exactement dans ce roman familial, le concerne et le touche. Ou, pour mieux dire, quels mots de sa mère suscite des biffures où la mémoire surgit, touche, transmet cette inquiétude et cette perte qui sont, comme un cauchemar à l’orée de la forêt, au centre de ce livre. On parle ici de biffures au sens que Leiris donnait à ce mot. Un jour, un de ses soldats tombe, « reusement », il n’est pas cassé. On corrige le jeune Leiris : on ne dit pas « reusement » mais heureusement. Tout langage s’élance de cette bifurcation primordiale, il rature le sens unique, l’intime sonorité, que nous prêtons à chaque mot pour se déployer dans un sens délavé, possiblement enfin partagé mais toujours avec un rien de regret. Un des aspects positivement passionnant des Singes rouges est le livre de l’ombre, la version raturée, tous les repentirs malgré tout conservés par l’auteur et qui touchent à cet essentiel sans explication que seulement ainsi il parvient à nous donner à lire. Très souvent, Philippe Annocque précise qu’il ne voudrait pas garder telle anecdote trop inscrite dans les mythes de la famille, tel nom propre qui donnerait à voir une mémoire autre, sans prise. « Mais on n’efface pas les enfants qui font des galipettes. » Alors, avec cette extrême pudeur, cette belle description de l’ellipse, l’auteur parvient à restituer, cette « jeunesse d’oxymore ». Intermèdes d’une joie sans partage, des vacances, une tante qui lui communique la générosité et l’accueil inconditionnelle. Et, dans les blancs, le drame en silence s’éploie. Le bas mal, les AVC du père, les heurts d’une condition sociale et raciale que l’auteur suggère.

C’est peut-être là, entre cette capacité à entendre et cette incapacité à reproduire que quelque chose se produit. Mais il ne faut lui demander quoi.

Lacunes et béances, on le sait, sont au centre de l’écriture. « L’inquiétude ne meurt pas. C’est un héritage. » L’identité si finement interrogée dans ce livre (l’auteur avant disait culpabilité, significatif repentir) est sans doute ce qui nous échappe. Un déni qui taraude. Le romancier feint d’écrire un livre à partir de cette question, de sa réponse hâtive : quelles sont les influences de vos origines. Aucune s’est-il longtemps efforcé de croire. Une sorte d’inquiétude, un très beau passage qui revient, aurait réveillé cette question. Une certaine beauté à ne pas préciser ce point de départ, peut-être une chute maternelle, sans doute une mémoire qui se délite. Refuser toujours ce qui est trop catégorique, se peindre dans une identité délavée selon le joli terme de Philippe Annocque. En extrapolant à peine, on pourrait penser à un métissage de silence, à la place planquée de l’histoire paternelle. Du côté de sa mère l’ascendance familiale est lacunaire, une certaine tendance à y perdre la tête. Nul doute que Philippe Annocque se réclame aussi de cette filiation. Un meurtre dans la famille, toute mémoire commence par une mort, toute famille par une tache de sang. Une origine incertaine, un métissage indubitable. L’identité délavée de l’auteur est celle de sang métisse qui n’apparaît pas. Une question irrésolue, la poursuite d’une hantise.


Un grand merci aux éditions Quidam pour l’envoi de ce livre.

Les singes rouges (167 pages, 19 euros)

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