Contes Miguel de Unamuno

Fragments de la vie dans ses paradoxes, ses vides et ses déchirures. Ces soixante-deux contes de Miguel de Unamuno transporte le lecteur dans une Espagne villageoise, folklorique à l’occasion, mais surtout dans des débats et autres récits de ce que les personnages auraient pu devenir. Parfois fantastiques, souvent ironiques, ces récits charment par leur légèreté métaphysique où se déploie, risible ou tragique, toute notre inquiétude d’être au monde.

Grand plaisir de quitter les parutions immédiates pour me plonger dans la découverte d’un auteur un peu plus ancien. Longtemps que je ne m’étais pas absorbé dans la lecture d’un Folio Classique, dans l’efficacité de son appareil critique. Il est ici loin d’être inutile même s’il me paraît parfois un rien forcé l’interprétation. Le lecteur sera souvent délicieusement égaré dans ces contes où la morale a l’élégance de n’être jamais évidente, de souvent reposer sur une chute où un instant les antagonismes (pour ne pas dire les agonies, au sens d’une lutte) un instant s’apaise. Mais, il pourra, comme un des personnages, dire « je les lis et les relis, car j’ai en horreur l’auteur qui me conte ce que je pense moi-même.» Au fond, on peut se demander si ces contes ne se lisent pas avec tant de plaisir parce qu’ils sont surtout le reflet du débat intérieur qui anima, semble-t-il, toute la vie de Unamuno. On pourrait commencer par suivre ce fécond combat intérieur que résume un de ses personnages. Il faut noter qu’ils se ressemblent tous et seraient donc porteur de cette voix commune que recherche, et craint, l’auteur. « J’ai renoncé à ce moi fictif et abstrait, où je me complaisais dans la solitude de mon propre vide. » Touchante angoisse dont Unamuno sait rendre les aspérités, le ridicule aussi. Une bonne littérature, on le sait, serait sans doute celle qui sait trouver la bonne distance à ses personnages. Dans leur singularité tourmentée, l’auteur parvient à montrer le commun des aspirations contradictoires de ses personnages. Trop hâtivement, on pourrait schématiser ceci à la classique opposition entre nature et culture, ville et campagne, érudition et savoir-vivre, mariage et célibat. Mais Unamuno ne préfère aucun pôle, fond les transitions de l’un à l’autre dans l’art du récit. L’abandon de soi ne serait alors qu’un aspect des moi pluriels qui nous caractériserait, des ex-futurs selon cette très belle notion si présente chez l’auteur et bien analysée par Hector Abad. Le renouveau reste une illusion ;« quel vide profond se dégage de la désillusion de vivre. »

Mais qui vous dit que l’anxiété jamais assouvie de survivre ne traduit pas la présence d’un autre monde qui enveloppe et soutient le nôtre, et qu’une fois les chaînes de la raison rompues ces délires ne représentent pas les assauts désespérés de l’esprit pour atteindre cet autre monde ?

Unamuno aime les paradoxes, sait la vie complexe mais maîtrise surtout la simplicité de son récit. La comparaison la plus immédiate de cette façon de dire la vie dans les bistros, les villages serait celle avec les vies minuscules de Pierre Michon. La vie telle qu’elle va quand on arrive à une voix commune. Horreur et inquiétude ne sont jamais loin : « Il était semblable aux autres et c’était horrible. » On sent chez Unamuno un rieur pessimiste, une volonté de « préciser si quelque chose signifie quelque chose. » Car c’est aussi un moment historique précis, l’Espagne au tournant du XX siècle, dont nous rend compte ces si beaux contes. Peu nombreux mais véritablement frappants, il faut aussi souligner la grande valeur de ceux qui versent ouvertement dans le fantastique, tout spécialement « la folie du docteur Montarco » ou le « Bourreau de soi-même. ». Sans doute convient-il de souligner également que leur aspect composite est la meilleure façon d’aborder la complexité de la pensée de ce grand auteur; Une bien belle découverte.


Un grand merci à Folio Classique Gallimard pour l’envoi de ce livre.

Contes (trad Raymond Lantier, Albert Bensoussan, 537 pages, 8 euros 50)

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