Sez Ner Arno Camenish

La vie, là haut sur les alpages, ses fragments brillants, douloureux, l’occupation des instants par leur elliptique disparition. Dans une langue sonore, distanciée, Arno Camenish reconstitue, toujours avant leur disparition annoncée, les derniers sursauts d’un mode de vie. Sans folklore ni condescendance, Sez Ner nous fait toucher du doigt l’âpre rusticité d’une saison dans les alpages, entendre tous les cruels non-dits de ces hommes entre eux.

Après Derrière la gare et Ustrinkata, le lecteur retrouvera avec un plaisir non dissimulé l’univers d’Arno Camenisch, sa cruelle tendresse pour un environnement que l’on devine déjà disparu. Il faut d’ailleurs noter que Sez Ner est peut-être le volume, en apparence, le plus simple pour entrer dans l’œuvre de cet auteur qui parvient toujours à masquer la menace, la rude indifférence protectrice de ceux qui depuis toujours se côtoient, sous l’évidence de ce qu’il nous raconte. Après l’enfance et son langage déformée, ses sonorités mal comprises qui dévoilent un pan du monde si bien mis en scène dans Derrière la gare, après les ivresses épiques et leur menaces de submersion dUstrinkata, la langue de Sez Ner est plus immédiatement compréhensible. Arno Camenisch ne s’efforce plus de rendre le parler local, la délicieuse incompréhension qu’il véhiculait. Et pour cause, on ne se parle pas ou peu ou mal (la domination sociale est aussi une question de langage). Plus que jamais, Arno Camenisch semble vouloir nous faire entendre (comprendre ce serait une autre histoire) les silences. Sez Ner est une suite de fragments, de quasi petites proses poétiques, de presque haïku où indifférent se capture le joli passage du temps. Les heures s’écoulent, rien et tout est là. Dans la respiration qui relie ces instantanées. Souvent drôles, totalement incarnés avec une belle évidence, ces minuscules histoires s’enfuient et s’effacent. On passe à autre chose, au rude entretien des animaux. La mort au quotidien. Arno Camenisch, dans ses ellipses, dans le cisellement de sa langue dont, une fois encore, la traduction de Camille Luscher rend si bien la musique, parvient à l’idéal distance à ses personnages. Rudesse et discours entendus, le rôle que la société nous assigne. On reproduit des dominations : tout en haut, le plus âgé il va sans dire, est l’armailli, le maître fromager, ensuite vient son assistant, bien le vacher, et son chien, et au plus bas, le porcher. Aucun affrontement, juste le heurt de perceptions imparfaites, un rien maladroite. Grâce à cette distanciation, Arno Camenisch parvient à ce miracle : un roman qui se suffit à lui-même mais ne cesse de susciter des interprétations plurielles. Une image parfaite de nos vies.



Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman

Ser Nez (trad Camille Luscher, 105 pages, 13 euros)

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