Le chasseur céleste Roberto Calasso

Chasser l’invisible, dire le divin ; capturer des métamorphoses, saisir le sacrifice dans tout mythe. Le chasseur céleste propose une promenade pleine d’érudition, de liberté donc, à travers la préhistoire, l’Egypte antique et surtout de la Grèce. Réflexion sur le langage, son mystère et ses mutations, Roberto Calasso offre une saisissante réflexion sur ce qui nous dépasse.

Avant de commencer à parler de ce grand livre il me faut, une fois de plus, exposer mes défaillances. La langue grecque antique, comme une grande part de sa culture me sont longtemps restés obstinément étranger. Un peu trop de hâte chez moi à saisir le temps contemporain, un peu de paresse sans doute aussi à m’intéresser à des textes et auteurs qui semblaient parler directement de mon vécu. Passons. On saura au moins que toutes les approximations et erreurs sont de mon fait. On m’excusera aussi de m’être, à l’occasion (notamment dans le passage sur Platon) senti perdu. Faute à une lecture un rien trop hâtive : on sent qu’il faut se laisser imprégner par les échos de la pensée vagabonde de Roberto Calasso, on sait aussi que l’on trouvera un grand plaisir à se plonger dans le reste de cette œuvre où se construit une méditation puissante. Une des grandes beauté de ce livre reste la force de suggestion dans son évocation du mystère qui, bien sûr, ne veut rien prouver ni imposer.

On écrit un livre quand s’est précisé en nous quelque chose que l’on doit découvrir. On ne sait ni ce que c’est n où c’est, mais on sait qu’on doit le trouver. Alors commence la chasse. On commence à écrire.

Les rapprochements les plus parlant de ce livre si riche sont, à mon sens, ceux induits vers l’écriture. On pense notamment à l’expérience d’Artaud et à ses similitudes avec la pratique des chamans, leur capacité à se voir eux-mêmes, à vivre l’expérience d’une dévoration de soi, condition première de ce que la connaissance aurait de sacrificielle. J’aime beaucoup l’idée de dresser une archéologie du savoir à partir d’une hypothèse, d’en chasser les traces à travers les textes, de poursuivre leurs coïncidences et inventer ainsi une continuité du mythe. Roberto Calasso lui s’occupe seulement des inscriptions rupestres, archéologiques ou textuelles. Il ne s’agit pas ici de dresser une histoire sociologique ou factuelle, plutôt d’insister sur la permanence de notre chasse de l’invisible, de reconnaître (être reconnu tout aussi bien). Mais toujours comme une pratique littéraire, hérétique. « Qui reconnaît le divin mais ne se reconnaît dans aucun corps social est, en revanche, un étranger. C’est l’étranger irréductible. La littérature est le seul domaine où il lui sera possible de se déclarer tel, car la littérature est le lieu même de ce qui n’est pas contraignant. » Dès lors, plutôt qu’une lecture sérieuse, véritablement critique, comprendre qui détecte les failles logiques, oppose d’autres sources, conteste l’optique et ses partis-pris, j’ai lu ce livre comme un récit, de chasse bien sûr. « Et c’est à cela que la pensée doit aboutir : s’abolir. » Au fond, on peut envisager ce livre comme une exploration du « territoire où l’être particulier s’aventure dans le divin. »

Le divin, hypothèse audacieuse, serait de retrouver le temps des métamorphoses, celui de la chasse, celui où l’identification à l’animal n’était pas abolie, celui où l’on savait que dans le sacrifice c’est soi que l’on perd, peut-être en vue de ce grand amusement qui serait la seule promesse des dieux grecs. Dans toute une partie du Chasseur céleste, Roberto Calasso souligne disons la magie de l’indistinct, le désir de représentation de l’invisible. « L’invisible est le lieu des dieux, des morts, des ancêtres, du passé tout entier. {…} L’invisible ne doit pas être cherché loin. En revanche, on ne peut le rencontrer parce qu’il est trop proche. L’invisible finit dans la tête de chacun. » Partie passionnante sur la chasse chamanique, transition très mythique dont l’homme s’est mis à déléguer cette mise à mort. « Tuer ne suffisait pas, il fallait adorer. Adorer ne suffisait pas, il fallait se rappeler que l’on tuait. » Germes de toutes les religions que cette mémoire de la faute que chaque pratique reconduit. Toute la beauté du Chasseur céleste tient donc aux rapprochements qu’il esquisse. Notons la manière dont l’homme serait devenu carnassier par imitation, une hyène qui mange ce qu’il n’a pas tué, qui relègue ceux qui s’en charge. Ensuite, le livre passe à Artémis, à un récit captivant de tous les mythes grecs, à cette manière dont la mythologie est une façon de brouiller les frontières entre l’humain et le divin. L’histoire d’une incursion pas très heureuse des dieux parmi les mortels. Roberto Calasson parvient à ce que le lecteur les dévore, oublie quasiment le rapprochement avec la chasse, cette poursuite toujours sous une autre forme de l’invisible. D’autres que moi parleront sans doute mieux de cette partie dont le Chasseur céleste semble toujours offrir une vision singulière. Là encore par mutation, perpétuelle métamorphose : la déesse de l’Agriculture aurait aussi offert le don du pavot. Il faudrait aussi parler de ce centre absent du livre, ces mystères d’Eleusis qui ont perduré justement parce que personne n’en parlait. Nul doute, en tout cas, que je vais me pencher sur les autres livres de Calasso, ceux sur Kafka ou Baudelaire.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce livre.

Le chasseur céleste (trad : Jean-Paul Manganaro, 565 pages, 24 euros)

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