Invisibles visiteurs Edgar Allan Poe, Guy de Maupassant, Henry James

Trois textes de trois auteurs majeurs : L’homme sans souffle d’Edgar Poe, Le horla de Maupassant et Le tour d’écrou d’Henry James. Trois perceptions qui s’ouvrent à l’invisible et qui, sous la menace, s’enrichissent d’une inquiétante précision. Une belle redécouverte.

Sporadiquement des éditeurs ont la bonne idée de rééditer des textes patrimoniaux, des classiques qu’il n’est jamais mauvais de relire hors des bancs de l’école. Certes, il s’agit de textes passés dans le domaine public. On peut d’ailleurs regretter que la présentation du texte de Poe par Baudelaire ait été coupée. Ce qui importe au fond assez peu tant les trois textes se suffisent à eux-mêmes tant leur relecture plonge dans une agréable impression d’inquiétante étrangeté, une de ces familiarités qui nous échappe. La présentation de ce volume donne d’ailleurs une idée intéressante de progression, disons une contamination de cette conception à la base de la littérature fantastique : nos perceptions sont défaillantes. Poe et Maupassant y ajoute une grande confiance, un rien désespérée, dans la science. En littérature cela permet d’explorer de nouveau domaine. Pensons ici aux Forces étranges Au fond, ce qui m’a captivé dans ces récits est la manière dont le Je devient l’expression d’une conscience plus ou moins faussée et surtout à quel point ce dérèglement des perceptions ordinaires ouvre à une vision nouvelle et à sa représentation d’une extraordinaire précision. Commençons donc par L’homme sans souffle dans une traduction d’Émile Hennequin. Dans les deux autres récits, il est question de vision. La traduction souligne, je trouve, à quel point le fantastique chez Poe est aussi une construction langagière grotesque. Un homme, plutôt que de rentrer dans la normalité d’une vie conjugale, perd littéralement son souffle. Sa parole s’essouffle, elle est réduite à une caricature. Le vrai intérêt de la littérature fantastique est d’approcher ce qu’on ne parvient pas à dire. Risible et tragique incursion dans le domaine des morts. Au fond, le fantôme c’est toujours soi. Curieuse discussion avec un alter-ego, un voisin jalousé, celui qui, de par son nom, donc aurait trop de souffle. Puissance de Poe, humour macabre, doublure sous-jacente, libre interprétation.

Nous passerons rapidement sur Lettre d’un fou qui adjoint à ce volume pourrait abusivement sembler une manière de brouillon au Horla. Il offre une variation plutôt intéressante. On pourrait alors ébaucher une réflexion sans doute déjà faite : la littérature fantastique sert aussi à interroger tous les supports de la narration. Une lettre à son docteur dans cette nouvelle et une sorte de journal dans Le horla. Le pacte de lecture n’est déjà plus évident : lecteur vous devez croire ce que je vous dit en acceptant la possibilité qu’il s’agisse d’un arrangement. « Je ne serais, en somme, qu’un halluciné raisonneur. » Parfaite définition de n’importe quel narrateur. Sans doute faudrait-il aussi souligner la prophétique empathie pour la souffrance dont Maupassant saisis si bien les ressorts. Solitude et insomnie et toujours contamination du texte. Le nom même du Horla aurait une origine inconnu, intéressant de noter que le narrateur, entre insomnie et solitude, l’attrape dans une de ses lectures qu’il veut à toute force plaquer à son quotidien. Un défaut de perception, la connaissance vient, comme le souligne Roberto Calasso dans Le chasseur céleste, par la prise de conscience de cette inconnu que serait notre conscience. Maupassant en donne une image par sa soumission à la suggestion. Jolie doublure hypnotique que serait celle de la science, ce que nous prenons pour notre voie propre n’est peut-être qu’hypnose ou somnambulisme, douleur d’être au monde en tout cas.

Avouons maintenant n’avoir, pour notre plus grande honte, n’avoir jamais lu Le tour d’écrou. Ce volume nous laisse entendre un des sens de ce titre : il s’agirait de resserrer encore un peu l’horreur, de la dédoubler, de la peindre dans sa possible innocence. Le fantastique c’est le doute disait Todorov ; James le prouve ici avec un indéniable talent. Dans tous ces récits plane l’ombre de la folie, l’idée que toute parole est peu ou prou un arrangement hystérique avec la réalité. Henry James creuse les apparences de la normalité, montre que la gentillesse est possiblement une hypocrisie, que la volonté qu’autrui admette son caractère maléfique n’est peut-être qu’une protestation de nos propres incapacités à nous concevoir nous-mêmes comme mauvais. Le récit est curieusement enchâssé, autre précaution pour montrer qu’il est construit, que celui qu’il l’écoute reconduit cette justification du maléfice. Une jeune femme est en charge de deux enfants trop parfaits. Elle veut à tout prix percer leur mensonge, elle pense pouvoir justifier sa vision d’apparition. Jamais il ne s’agit de se prononcer sur leur réalité. James parvient à faire coexister deux explications : les gosses sont peut-être d’infâmes manipulateurs, leur gouvernante s’arrange sans doute aussi avec sa version meurtrières des faits. Le fantastique devient, en tout cas, l’occasion de creuser les non-dits de nos rapports, l’incompréhension de l’objet dont on parle (très joli usage de l’italique) comme s’il « y avait dans ce reflux de réalité une tristesse étonnamment douce. « Une bien belle découverte en tout cas.


Invisibles visiteurs (trad Emile Hennequin, Jean Pavans, 311 pages, 21 euros)

Un commentaire sur « Invisibles visiteurs Edgar Allan Poe, Guy de Maupassant, Henry James »

  1. Bon jour,
    Un bel article sur le sujet. J’ai lu une grande part de l’œuvre de Maupassant, mais rien des Edgar et James… Pour la réédition des œuvres citées, et du domaine public, je trouve que le prix est un tantinet élevé …
    Max-Louis

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