Automoribundia Ramon Gomez de la Serna

Des éclats, des objets, des visions, de profonds paradoxes pour cette lutte, phrase à phrase, contre le temps. Automoribundia est moins une autobiographie qu’une série d’instantanées, d’impressions. Écrivain d’une fine ironie, d’une plume provocante, baroque souvent, Ramon Gomez de la Serna recueil tout, objets improbables et phrases parfaites, ce qui constitue un signal du réel absolu.

Rarement un livre ne se profile comme une telle prolifération, telle une perpétuelle recherche de son objet. Une vraie liberté de ton, une apparente désinvolture dans ce qui parfois paraît collage un rien arbitraire. Quelque chose de séduisant, d’agaçant aussi dont Ramon Gomez de la Serna s’expose, s’invente un personnage où pudeur et perte se devinent derrière les formules brillantes, les articles laudateurs sur lui, l’exaltation de cette attentive vie de bohème. Pure fantaisie, extravagance irréductible, refus de tous les asservissements hormis celui, dans son décor bizarre, de continuer à écrire. Derrière le sourire permanent, derrière une rare aptitude à la joie, on sent une profonde angoisse de la perte, un attachement au moment qui permet à l’auteur d’en saisir toute la grâce. Et ça marche. Peut-être faudrait-il retenir avant tout ceci d’Automoribundia : la capture d’instants, de sensations, le toucher d’une époque. Un de ces livres précieux tant on sait que la relecture y trouvera d’autres enchantements, sera sans doute saisis par des scènes qui parfois laissent froid. « Je résous l’incongruité de vire dans une incongruité plus grande : rien. » Non sans cette indéfectible perfection de la provocation, Ramon Gomez de la Serna montre l’audace de ne pas être compris, de n’être pas aimable, d’offrir un livre imparfait mais toujours touchant mais où toujours brille, jamais où l’on ne les cherche comme les grelots qu’il sème pour les voir fleurir ailleurs, « une série de lueurs ponctuelles, faites d’or natif » pour emprunter ces mots à Borges. Au fond, « la vie doit apparaître sous l’aspect d’une divagation, nous avons besoin de compliquer la débonnaire apparence des choses. » Alors, il reste des images incongrues où l’auteur apparaît : « j’étais une charge d’agents sur des manifestants, sans être ni agent ni manifestant. »

Le lecteur découvrira certains attributs d’un temps que j’assure avoir eu pour ma part toute les peines du monde à découvrir.

L’auteur (je me refuse, comme tout le monde, de la traductrice à ces commentateurs, à l’appeler Ramon) promène sa délicate incompréhension. Avant tout un regard, grand inventeur d’avant-garde (coincé entre deux époques) Gomez de la Serna se revendiquera du balconisme. Il ne s’agit pas, si je peux m’approprier ce concept, de regarder la vie du haut de son balcon, mais à travers les volutes en fer forgé d’en inventer l’appel, l’ailleurs. Dans une très belle formule, l’auteur définit son esthétique : « je suis en perpétuel dialogue avec moi-même, en quête du signal du réel absolu. » On est certain qu’il apparaît dans un détour, dans cette réserve qui ne cesse de se montrer dans les manifestations clownesques de l’auteur. Conscience exacerbée de ce que l’instant, d’emblée, a de moribond, « impatience d’ailleurs », « expectative suprême ». Automoribundia est un livre de l’exil, d’abord celle de l’enfance restituée avec une telle perfection, puis de l’Espagne. L’intelligence de comprendre l’époque par tout ce que l’on n’en dit pas. Pas un mot sur la guerre d’Espagne, discrétion sur les blessures. Ne pas céder à l’amertume, jamais. Malgré le portrait d’une vie intellectuelle où les éditeurs sont des faux-monnayeurs, l’écrivain un forçat de l’article qui ne parvient pas à se faire payer et où Ramon Gomez de la Serna semble expulser de son œuvre, celle dont il continue à rêver et dont Automoribundia serait un reflet possible. Et puis, il reste un désir forcené d’images, la volonté enfin de voir. Elles fourmillent et se répondent, peuvent toujours s’inventer autrement. Comme le montre la couverture (ou les riches illustrations de cet ouvrage) Ramon Gomez de la Serna s’entourait d’image découpées, les collait, les amalgamait. Son écriture procède ainsi. On a parlé de l’enfance, mais il faudrait parler de Paris, de l’été à Madrid où du charme des tertulia, cette notion dont parlait déjà Unamuno et que Carlos Salem synthétise ainsi, une tertulia ce serait un bistro où si vous veniez à disparaître, à ne plus venir tous les jours pour comme on dit refaire le monde, vous manquerez au moins quinze jours. Le Pombo, cette vie où se faisait une partie de la vie intellectuelle, l’auteur lui rend toute sa magie, sa naïveté et son espérance. Une pensée alors pour Le masque du héros qui pensait méchamment pouvoir rendre compte de cette époque dans l’amertume de la moquerie. Gomez de la Serna donne à voir toute sa magie. Voilà qui est infiniment préférable.


Un grand merci à La Table Ronde pour l’envoi de ce livre.

Automoribundia (trad Catherine Vasseur, 1035 pages, 34 euros)

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