Passé Outre Sébastien Rozeaux

Saisissants instantanés de Lisbonne, errance éperdue d’une quête d’un père à travers son apparition, en figuration, dans un film. Dans une prose toute de coupure, de raccords donc forcément, Sébastien Rozeaux assemble les moments où son passé revient et surtout, où, comme pour ce Tage omniprésent, il parvient à les travers, à passer outre.

Il est des livres qui parviennent à restituer une géographie intime, à faire d’un décor les silhouettes mouvantes des ressentis de leurs personnages, à restituer le climat d’une ville, à nous donner envie d’y retourner dans leur lecture nous communique l’impression d’y être, un instant, passé. Peut-être ne faudrait-il rien attendre d’autre d’un roman : le miracle de l’incarnation. D’abord une apparition à laquelle s’attache le narrateur. L’auteur suggère la douleur des idées fixes, leur poursuite délite les jours, en efface admirablement les liens logiques. La syntaxe de Sébastien Rozeaux mime le décalage de cet étranger qui erre à la poursuite de ceux qui ont assisté au tournage de Dans la ville blanche d’Alain Tanner. Tout une époque ou plutôt l’aptitude à en saisir les basculements. Le père du narrateur y fait une brève apparition, dans une scène de bar. Le narrateur parvient à situer ce bistro, à parler à ceux qui y sont passé et l’auteur parvient à nous en faire écouter non les voix mais les présences.

Un des attraits de Passé outre est alors son aspect décousu. Les rencontres se multiplient, en vain. Le lecteur ne sait plus très bien qui est qui. Il se laisse pourtant parfaitement porté par cette quête de sens. J’aime l’idée d’une fiction qui s’élance à partir d’une perte, toujours un possible reconstitué dont jamais le désir et la douleur ne s’efface. Une poursuite de fantôme à travers un narrateur lui-même fantomatique. La vie précaire, confortable cependant, des expatriés, des relations sans lendemain. Et l’attachement du narrateur dans sa poursuite d’une ombre. J’aime assez ce contact par substitution. Au bord de l’abandon, le personnage se met à s’intéresser à un suicidé. Il en retrace le destin. L’occasion, sans doute, pour l’auteur de souligner à quel point Lisbonne se comprend seulement dans son rapport à l’étranger. Le Mozambique bien sûr de ce suicidé, de ces ombres qui peuplent la ville dont Sébastien Rozeaux donne une belle image dans sa variété sociale. La crise bien sûr, la pauvreté et sa permanence dont le narrateur saisit plus qu’une image.

La liberté de l’errance parvient heureusement à une belle indétermination. La prose se fait discrète quand le narrateur rencontre ses grands-parents. Reconnaissance à demi-mots, comprendre, bêtement mais nous en sommes tous là, que le passé a déjà eu lieu, qu’il avait déjà retrouvé ses grands-parents. Entre deux visites, sans que l’on ait à se prononcé sur la vérité de cette reconstitution, les grandes lignes de la vie de son père lui apparaisse. L’exil après la chute de Salazar, la difficulté à trouver sa place, l’impossibilité de revenir, l’oubli comme on change de noms. Portrait à grand trait d’une bien belle précision. Le destin d’un homme tel qu’un autre peut le contempler, l’imaginer qui sait.


Merci à l’auteur pour l’envoi de son roman.

Passé Outre (259 pages, 14 euros 50)

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