Jusqu’à la mort Amos Oz

L’identité juive une hallucination terminale, l’invention d’un ailleurs à jamais repoussé ? Dans ces deux beaux récits, crépusculaires et hantés, Amos Oz semble le suggérer. Dans la détestation, les premiers pogroms, d’un croisé ou dans le monologue d’un conférencier usé et paranoïaque, la lucidité paraît un cauchemar et la mise en récit une folie sans salut, indispensable somme de tous les espoirs qui nous constituent.

L’indispensable collection L’imaginaire, chez Gallimard, a la bonne idée de publier simultanément deux livres d’Amos Oz. Difficile alors de ne pas opérer des rapprochements sur la manière dont Oz compose les échos puissants qui relient les textes et composent ainsi une manière de roman. Après La colline du mauvais conseil et ses enfantines rêveries, la tonalité de Jusqu’à la mort se fait en apparence plus sombre. Même si sous l’éclat de la pseudo ignorance enfantine, même si le rire reste souverain dissimulateur… L’unité thématique des récits mis en semble, cette forme particulière et plaisante de la longue nouvelle, n’est pourtant pas le seul point de congruence de ce livre. Stupide de l’énoncer ainsi mais sans doute faut-il le préciser : l’écriture d’Amos Oz est la continuité la plus flottante entre ces deux très beaux textes. Une même densité détaillée, une similaire capacité à rendre compte des détails de nos dissolutions, la teneur concrète de nos folies quotidiennes. « Et l’âme se contractait et répondait par son propre hurlement. » On pense en mineur, sans les phrases sans fin d’une pensée sans issue à Krasznahorkai, tant les deux récits s’approchent, effleurent et repoussent, cet aveu final : « Voilà, c’est ici que passe la ligne du silence. »

Le premier texte, « Jusqu’à la mort », est une très belle réussite notamment grâce à son appropriation narrative aussi flottante que la dingue conscience qu’elle met en scène. Une langue tenue, à soi pour ainsi dire tant elle parvient à se fondre à celle d’un croisé français. Comme dans La colline du mauvais conseil, Amos Oz s’avère un écrivain de l’imminence, de l’attente inquiète où fomentent nos récits. Jusqu’à la mort suggère aussi que la haine de soi s’invente ainsi des dérivatifs : le Juif est la solution la plus évidente. Sans doute est-ce pourquoi survient ce flottement narratif si réussi. Le récit mêle la narration extérieure des événements, aux chroniques égarées de Claude-le-bossu et, subrepticement, parfois un nous dans ce récit du dégoût de soi. Comme si toute croisade revenait à pourchasser le Juif (le nom imaginaire de tout ce qui continue à nous échapper ?) en nous. Densité dès lors d’une folie touchée du doigt. Amos Oz nous en fait sentir les saveurs, le parfum du froid, l’odeur équine de la fuite. La peur surtout que rien ne vient rédimer.

Mais je me demande quels mots utiliser? Et me voilà renvoyé au point de départ : les mots. Y a-t-il au monde des mots qui conviendraient ?

Logiquement ou presque on passe à un second récit, peut-être plus proche de ceux de La colline du mauvais conseil, un vieil homme reprend au point où s’est fini le récit de croisade : face à la menace d’une parole qui s’éteint. Une fois encore, Amos Oz montre la frontière ténue entre lucidité et paranoïa, entre détestable ridicule et admirable empathie pour ce que nous sommes. L’imminence de la fin d’une époque, toujours ; l’impossibilité peut-être d’en regretter les discours. Ce vieux conférencier n’ira plus de kibboutz en kibboutz pour dénoncer l’antisémitisme soviétique. Le récit date de 1971, s’il dépeint ceci comme une folie, elle sert surtout à montrer que ses interprétations ne sont pas tout à fait fausses. Un autre exemple de cette manière de faire de l’hallucination paranoïaque une lucidité quasi prophétique : une compagne du conférencier se plaint de la pollution de l’air à Tel-Aviv. Reste chez ce vieux conférencier un désir de comprendre, de saisir le délitement d’un monde qui se perd autant que lui. Amos Oz place en regard cette haine de soi, la puissance des discours qui l’alimentent. Comme pour les croisés, il en restitue toute la pertinence, la saveur aussi et, pour le conférencier, la matérialité du souvenir. Les mots se sont alors ceux d’une réalité déjà-toujours perdue. Les récits magnifiques, sordides ou risibles que nous leur opposons.


Un grand merci à L’imaginaire Gallimard pour l’envoi de ce livre.

Jusqu’à la mort (trad Rina Viers, 160 pages, 9 euros)

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