Nietzsche Ma vénérée

Nietzsche côté cœur, sentimentalité, souffrance et solitude, l’intimité – un rien voyeuse – du philosophe. Ce choix de lettres d’amour, nécessairement arbitraire et frustrant par les coupes opérées, offre une image de cet ours grincheux et philosophe, d’un homme blessé dans son désir de communication, d’émancipation, bref de cette vie hautainement revendiquée dans le reste de son travail philosophique.

La correspondance d’un auteur donne souvent une image très parcellaire de sa vie, une vision un peu faussée de son intimité dont ne reste alors que plaintes et récriminations. L’Orma et sa très belle collection de Plis, des livres à envoyer, opte pour une sélection amoureuse de la très large correspondances de Nietzsche. On peut penser qu’il en ressort une vue sans grande surprise, disons relativement biographique, comme accroché au mythe du philosophe à coup de marteaux un peu trop réducteur. Prenons garde à ne pas réduire Nietzsche au désastre supposé de sa vie amoureuse, à ses intransigeances, à ses exaltations toujours attendrissantes et un rien ridicules. Matteo Anastasio qui traduit et présentes ces quelques lettres insiste sur l’image plus tendre, plus humaine que sa correspondance nous livrerait. Sans être un grand spécialiste, je ne vois guère d’opposition entre les livres de Nietzsche et sa correspondance. Il est, dans ses livres les plus « littéraires », les moins ancrés disons dans une tradition philosophique et dans ses réfutations systémiques, comme dans Humain trop humain ou Ainsi parla Zarouthastra, une sorte de folle exigence morale, un refus et un repli avec tout l’espoir et la confiance que trahissent souvent la misanthropie. Au détour d’une phrase nous avons l’aveu de ses migraines, de sa solitude profonde, de son désir surtout d’être écouté, compris, plaint sans doute, de partager une conception qui, je crois, éclaire cette conception amoureuse dont il n’est aucun lieu de juger la chasteté, la romantique vénération, l’aspiration disons à une communion intellectuelle. Sans doute, sans jugement, faut-il entendre l’isolement, la douloureuse solitude soudain éprouvée d’un contact soudain effleurée (« La fréquentation des hommes a ruiné mon rapport à moi-même» ) que chacune de ses confessions amoureuses offre.

Pour la plupart l’amour est une forme d’avidité; pour le reste des hommes c’est le culte d’une divinité voilée et dolente.

Pour le reste, sans doute un rien de contextualisation montrerait comment cette conception de l’amour dépend, en partie, de l’époque de Nietzsche. L’intérêt, comme d’ailleurs dans les lettres d’Emily Dickinson, tient pourtant à la manière dont les mots résistent à une interprétation mythologique, comment la figure de l’artiste dépeint une façon d’être qui, malgré tout, demeure admirable. Il serait bien trop hasardeux de songer à rapprocher ses amours des conséquences des conséquences qu’elles eurent sur sa pensée. Pourtant, trouver toute la pertinence à cette formule qui en résume une grande partie adressée à Lou Andreas Salomé dans laquelle Nietzsche lui adjoint de devenir elle-même, de devenir donc ce que nous sommes dans un éternel recommencement : « Il faut avant tout se libérer de ses propres chaînes pour pouvoir ensuite s’émanciper de cette émancipation !» La désillusion d’une vie, la grande confiance que ce solitaire lui a prêté en désespoir, comme on dit, de cause, n’explique peut-être pas grand-chose. Le mystère est encore là. En retracer les linéaments semble l’approfondir, se fonder sur le témoignage de la sœur de Nietzsche paraît équivoque. À moins, comme il le dira à celle qui ne deviendra pas sa compagne : « Tout ermite à sa caverne, en lui-même précisément, et parfois derrière cette caverne s’en cache une autre, et une autre encore. » Bien sûr, le désir d’être compris ne va pas sans un désir, chez ce solitaire exemplaire, de préserver sa complexité, la radicalité de sa pensée. Ce bref échantillon de lettres étant alors une des cavernes dans lequel se retire Nietzsche. Reste la force de sa pensée, sa sourde souffrance, sa progression vers autre chose, la folie au bout du chemin dont il serait vain de deviner des prémisses seulement dans ses amours éperdues.


Un grand merci aux éditions L’Orma pour l’envoi de ce plis.

Ma vénérée, Lettres d’amour (trad : Delphine Ménage et Joséphine Antoine, 63 pages, 7 euros 95)

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