Comment ne pas éduquer les enfants Franz Kafka

Grouillante famille dont l’influence partout se fait ressentir. Ce bref choix de lettres de Kafka insiste sur sa volonté d’y échapper, sur sa lucidité aussi sur le poids familial et de ses conventions. De la correspondance détaillée, presque un essai où l’on entend le rythme de l’auteur, aux si belles lettres à Felice où se dessinent une image de son rapport à l’écriture et à sa solitude, en passant, bien sûr, par des extraits de la Lettre au Père, une belle manière d’aborder l’œuvre de Kafka et sa littérature comme façon d’être.

Lettres sur la famille et autres monstruosité est sous-titré ce bref et éclairant choix de lettre du grand Kafka. Toute sélection de textes, surtout pour un auteur dont la correspondance (peut-être à peine moins que son Journal) est décisive. Comme pour sa sélection de lettres dEmily Dickinson, Marco Federici Solari s’en explique lumineusement. Sans doute par sa manière de refuser de faire de la correspondance de Kafka, sa haine de la famille, du mariage et du père, un ressort unique et explicatif de son œuvre. Comme l’affirme alors Solari «l’éducation apparaît chez Kafka comme l’unité de mesure de mesure pour déterminer la capacité de résistance de chacun ». Dans sa correspondance avec sa sœur , Elli, avec la seule qui soit parvenue à se soustraire (partiellement car en se mariant) à l’influence du père, Kafka développe une vision sur l’art d’éduquer un enfant où se devine néanmoins un regard sur la place de l’individu dans le grouillement inquiétant du social. Il s’agirait, si on ose résumer une pensée virevoltante, cadencée : de sauver l’enfant de « cet esprit général, presque tangible, qui se manifeste différemment chez chacun, qui est en toi comme il est en moi, cet esprit sale, tiède, papillotant. » Empêcher alors l’ennui, laisser l’individu à « l’animal-famille » peut-être est-ce à quoi aspire l’auteur. Faire de l’éducation, dès lors, une affaire humaine qui éluderait l’égoïsme parental. Sans doute en laissant l’enfant à ses propres métamorphoses.

Quand le père (et l’équivalent est vrai pour la mère) « éduque », il rencontre chez l’enfant des choses qu’il a déjà détestées en lui-même et n’a pas su surmonter et que certainement il espère désormais surmonter, car le faible enfant paraît plus en son pouvoir que lui-même. Et c’est ainsi qu’il plonge à pleines mains et avec une brutalité aveugle dans l’être en devenir, sans attendre son développement, ou alors il reconnaît par exemple avec effroi qu’un trait qui lui est propre et qu’il considère comme un signe distinctif, et qui donc (donc !) ne peut manquer dans la famille (la famille !) manque chez l’enfant, et il commence alors à lui faire entrer dans le crâne à coup de marteau, ce qu’il réussit, mais rate en même temps, car se faisant il démolit l’enfant

Longue citation pour montrer à quel point nous retrouvons dans cette correspondance Kafka tel qu’en lui-même : un souffle, un ressassement, une cadence dont la traduction de Jorn Cambrreleng donne idée (en n’évitant pas les répétitions). Alors, bien sûr, difficile de ne pas reconnaître ce qu’il faudrait nommer les traumatismes de l’auteur. Ce choix de lettres sur l’éducation ne pouvait pas faire l’impasse sur la très fameuse Lettre au Père. Une lecture indispensable que j’ai redécouvert, depuis ma première lecture à dix-sept ans, avec un grand plaisir. On trouve tout Kafka dans cette lettre jamais envoyée : la précision de sa violence, une lucidité désespérée pour « l’ébauche d’un commencement » de ce sentiment de néant qui accompagne celui de l’injustice fondamentale de toute sanction, son espoir plutôt que sa crainte. Mais « Je ne dis pas, bien sûr, que je suis devenu qui je suis uniquement par l’effet de ton action. » Écrabouillement, envahissement, espoir surtout d’un espace sans lui, d’un terrier. Une manière de docilité, de résistance. Ne pas subir l’éducation en prétendant la faire. « Tels que nous sommes, le mariage m’est interdit parce qu’il est justement le domaine qui t’appartient le plus. »

Ces lettres donnent à voir un contexte : la seule porte de sortie de la famille a, trop longtemps (difficile de ne pas se demander si ce ne serait pas à nouveau le cas dans ces temps de retranchement confiné), été d’en fonder une à son tour. Au bord du trop explicatif, ce choix de lettres montre que ce fut pour Kafka malgré tout une tentation. Comment ne pas éduquer les enfants présente le rare intérêt de mettre en avant Les lettres à Felice. De mes souvenirs de cette lecture revient une image d’une très grande importance de cette correspondance, de ce récit d’une incompréhension dont le burlesque, Solari le souligne à juste titre, n’est pas toujours absent. On pourrait presque penser qu’il s’agit là d’un brouillon, d’une ébauche, d’une mise en récits avortés, de ce qui sera la posture d’écrivain de Kafka. Un homme du souterrain, enfermé dans une pièce, protégée par plusieurs portes et dont la seule promenade, serait d’aller chercher son repas à la porte la plus lointaine. Le retrait concerté dans l’écriture, dans son temps illimité, déployé sans effort, Ces lettres montrent alors un idéal, ou peut-être seulement la conscience de ce qu’il a d’inhabitable, la nature profondément contradictoire de nos aspirations. Comme si le pire qui pouvait nous arriver est de les voir combler. Kafka aspire à la solitude, à un temps de pur écriture mais sait que : « Sans doute n’y parviendrais-je pas longtemps et le premier échec, probablement inévitable même dans un état pareil, déclencherait-il une folie furieuse. » Des fiançailles et des fuites, vouloir ce que l’on ne sait pouvoir atteindre, développer ce que l’on est en regard de ce que l’on ne peut pas être. Et Felice dans tout ça : elle en pensait quoi, elle comprenait quoi ? Solari affirme que ce n’est pas un hasard si ses lettres n’ont pas été conservées, que quand il dit nous, Kafka est déjà dans la fiction. Peut-être. Il faut en tout cas lire cet étrange demande en mariage, cette définition de soi en creux, cette image des plus défavorables avec laquelle il n’est pas tout à fait possible de confondre Kafka. Il faudrait lire et relire toutes les strates de récits, d’écrits dans lesquels il s’amalgame, Comment ne pas éduquer les enfants y invite joyeusement.


Un grand merci aux éditions L’Orma pour l’envoi de ce plis.

Comment ne pas éduquer les enfants, lettres sur la famille et autres monstruosités (trad Jorn Cambreleng, 61 pages, 7 euros 95)

3 commentaires sur « Comment ne pas éduquer les enfants Franz Kafka »

  1. Très émue… Je pense que je vais acheter ce livre l’année prochaine. Est-ce que, selon toi, il vaut mieux continuer avec sa fiction pour le découvrir ? Je n’ai lu que « La métamorphose ».

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