Inflorescence Raluca Antonescu

La filiation, féminine, par les fleurs, leurs silences et leurs obstinées résistances aux destructions humaines. Dans ce joli roman tout de sensations, de floraisons et de mouvements, Raluca Antonescu décrit quatre femmes égarées dans leur rapport à la terre entre déni, préservation et désir de compensation. Inflorescence où l’invention, pleine de troubles et de gouffres, d’un jardin à soi.

Si on se voulait atrabilaire, on pourrait pointer l’émergence d’un lieu-commun littéraire : la mise en récit d’une filiation, compliquée et fragmentaire pour faire fiction, totalement féminine. Récit d’une émancipation nécessaire, indispensable compensation du peu de place laissée par les récits au masculin. Prendre garde pourtant à ce que ce procédé ne vire pas à l’automatisme, voire à l’argument de vente d’une bonne conscience facilement féministe. Raluca Antonescu me paraît échapper à ce reproche liminaire justement par l’ambivalence des sentiments mises en scène dans cette fresque où le romanesque toujours l’emporte. Avant de nous lancer dans ce livre, un mot sur la très belle couverture, un cyanotype d’Anna Atkins. Après L’éternité, brève on espère que cette « mode » soit appelée à perdurer.

Elle pensa à une inflorescence. Un petit élément indissociable d’un tout, et nécessaire à l’enchevêtrement de l’ensemble.

Pour pénétrer dans ce livre, sans doute faut-il commencer par dire le plaisir de se laisser prendre à son intrigue. Raluca Antonescu dose plutôt bien l’inconnu des liens entre les personnages dont elle expose le destin en de brefs fragments, autant de scènes intrigantes. Au centre de son récit, dans un beau point-aveugle dont elle se garde de tirer d’abusives conclusions ou de sentencieux commentaire, l’autrice place le gouffre de Jardel. Inflorescence est une histoire de pollution, de préservation de cette nature comme un sombre héritage. La transmission, peut-être, d’une part maudite. Dans ce gouffre, on jetait toute mémoire encombrante, tout ce qui pollue et refleurit, tout ce que le roman doit prendre en charge. « Qu’il n’y a au fond, ni début ni fin, seulement un mouvement qu’il faut entretenir pour qu’il se poursuive. » Le gouffre est d’abord un charnier, cimetière pour bêtes malades on ne tarde pas à y enfouir les encombrantes traces de l’Histoire, les obus de la Grande-Guerre. Bien sûr, tout ceci refleurira ailleurs, dans une certaine douleur, dans des inflorescences qui illustrerons un curieux lien à la terre.

Elle se laisse volontiers enrôler dans ces pratiques de partage de la douleur. L’histoire unique se fond dans la douleur universelle, une fumée à l’odeur âcre.

Inflorescence ou l’illusion, sans doute nécessaire, d’un jardin à soi. L’autrice ne propose bien sûr aucun naïf retour à la terre, elle n’en méconnaît pas les difficultés, l’âpreté sans fin, la subsistance hasardeuse dont un jardin d’ornement ne serait qu’un talisman, une préservation coupable. Un roman réussi ce serait peut-être seulement ceci : un récit dont la forme répond au fond. Fragmenter le récit n’a du sens pour Raluca Antonescu dans la mesure où cela permet de montrer différents rapports à la terre qui, sans doute, ne sont jamais détachés d’un moment historique précis. Au fond de notre indispensable volonté de préserver la nature gît le souvenir inquiet et ambivalent de sa sauvagerie. Aloïse, l’aïeule, l’incarne à merveille, jeune sauvageonne, enfant des bois, d’un lien instinctif et sans mots aux plantes nourricières ou guérisseuses, elle est aussi tout ce qui nous manque, tout ce que nous ne saurons vivre. Sa survie même est un artifice, une domestication. Elle est recueillie par Madame Suzie avec qui, sous laudanum et dans l’aveuglement de ses années dites folles que viendront détruire la seconde guerre mondiale, elle crée un paradis artificiel. L’inflorescence évoquée par le titre de ce roman sera la manière dont cette vision hantera les générations suivantes.

Se détachent d’elles les outils de compréhensions inculqués, les classifications et les séparations, les certitudes, la suprématie.

D’une manière peut-être un rien appuyée, même si la compréhension logique s’efface par la superposition des générations, vient ensuite le déni et son désir d’ordre. Amalia veut quitter la ferme, ses mouches et ses odeurs. Elle s’installe dans un pavillon propret, dans le rêve américain des Trente Glorieuses, dans son hystérie destructrice dont, notamment Camille de Toledo, n’a pas tort de souligner tout ce qu’il a eu de destructeur. De douloureux aussi, de compréhensible sans doute également. Heureusement, rien n’est affirmé aussi unilatéralement dans ce roman. Le lien à la flore paraît souvent plus complexe, disons plus écrit afin d’en rendre le rapport intime. L’écriture d’Antonescu emporte ainsi par de belles floraisons, par des adjectifs en fin de phrase qui font naître l’image. À Genève c’est la floraison de crocus, le deuil par la plantation d’hellébore, en Argentine ce sont les majestueux Lengas. L’intérêt du roman est de continuer de nous proposer un regard sur ce qui nous échappe, un lien avec ce qui nous survit. La très belle idée de Raluca Antonescu est de faire des pollinisateurs, porteur de graines qui ailleurs refleuriront. Sans pour autant oblitérer la colère pour nos pollutions, le gouffre, ou pour nos destructions, les incendies forestiers en Argentine. Le roman comme jardin : image en miniature du beau, illusion de maîtrise pour mieux voir tout ce à quoi nous ne pouvons nous soustraire. Se réjouir alors de voir naître, après Le grand vertige de Pierre Ducrozet une littérature de l’écologie comme l’incarnation de la mauvaise conscience de nos époques aveugles.


Un grand merci aux éditions de la Baconnière pour l’envoi de ce roman.

Inflorescence (258 pages, 20 euros)

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