La comédie urbaine Sébastien Doubinsky

Roman de la légèreté et de l’enthousiasme, joyeuse jeunesse saisie dans le ratage magnifique, hilarant, de ses ambitions – poétiques, philosophiques, passionnelles – indispensables. Sébastien Doubinsky dans une prose constamment drôle, pleine de chutes et d’écarts, captive le lecteur par ses trois récits entremêlés où des paumés magnifiques, entre deux bières, entre deux citations piratées, s’inventent, dans le ratage, un destin. Sous ses aspects rieurs et sautillants, La comédie urbaine est constamment captivant.

Avant de s’aventurer dans de périlleuses gloses, il faudrait affirmer ceci : La comédie urbaine est un roman que l’on lit d’une traite, comme happé, avec le plaisir constant d’un sourire malin née des détournements de Sébastien Doubinsky et surtout de son étonnante capacité à nous faire partager le quotidien d’une jeunesse rêveuse, pleine de fougues, et de bières. Sans rien céder au cynisme (autre nom de la résignation) l’auteur restitue, au premier regard, le charme de la découverte, le moment où l’on s’ouvre à l’autre par un excès premier, touchant et ridicule, d’affirmation de soi. Sébastien Doubinsky parvient à créer un climat : celui d’un Paris dit de la bohème, entre boulots précaires (libraire, barman ou testeur de médicament) et aspirations désespérée à s’en sortir par la révélation d’un talent ignoré, sans doute laissé dans une nécessaire jachère. On s’y reconnaît totalement sans doute par le jeu de décalage sans cesse introduit par le romancier. Une toponymie discrètement décalée, dystopique, tentative de dire sans doute un autre monde, d’actualiser un enthousiasme qui, espérons-le, jamais ne passera. Avouons n’avoir pas été toujours conquis par les jeux de mots sur Gallimard et sur Grasset, beaucoup plus le très fin pastiche de la vie quotidienne, ordinaire, d’un apprenti poète. Il accumule les refus, les incapacités à se faire à bouffer, les cuites villonesques et les très mauvaises idées qu’elles inspirent. On y croit avant de sentir qu’il ne saurait s’agir que d’un discours emprunté. On tient d’ailleurs là le lien le plus fort entre les trois récits : la verbalisation de la passion amoureuse, à l’ombre d’Henry Miller, ce passant essentiel de la bohème parisienne. Je pense d’ailleurs que le lecteur pourra trouver des romans avec tous les romans qui ont marqué sa formation. Et c’est ainsi que, dans nos aveuglements, se préserve la magie (très beau troisième récit au seuil du vaudou), la poésie.

Chômeur, comme tout le monde./ Et là au moins, je serais plus tout seul./Européen, tout d’un coup./Universel, même./Solidaire./Utile, enfin./Merdre.

L’apprenti poète est amoureux d’Akiko, le barman qui rêve d’inventer le cocktail Steve McQueen est amoureux d’Aïcha, le philosophe repenti en cinéaste est possédé par Erzulie. La comédie urbaine met peut-être avant tout en scène la défaite magnifique, passionnelle, de verbaliser l’amour, d’en rendre fluctuation, fidélité et abandon. Sans doute ne l’atteint-on que par imitations, emprunts, redites autrement comme si trouver une voix à soi c’est se confronter à tout ce qui a déjà été dit. Inépuisable fragment d’un discours amoureux ; dans ce discret écart au ridicule, dans sa réhabilitation de l’enthousiasme, Sébastien Doubinsky parvient à dire joyeusement la sexualité. Poésie un rien maladroite d’un poète qui monte au braco mais qui saisit la passion visuelle, le désir simplement ; barman exalté qui découvre que la jouissance ne s’obtient pas que par pénétration ; philosophe raté qui ne comprend pas que la possession amoureuse n’est pas qu’un mot. Le roman d’initiation, dans sa version obstinément masculine, fait rarement l’économie de la poursuite de la femme. Sébastien Doubinsky parvient à lui rendre toute sa légérété. En sachant, bien sûr, que le ridicule n’est jamais loin. On peut alors deviner ce qui serait, peut-être, le projet de l’auteur : dire la vie ordinaire, celle de tous à travers le destin d’un homme banal, un paumé quotidien. Et il y parvient : on touche ce monde de la nuit, de la fête, celui qui tant et tant me manque. La comédie urbaine, un de ces livres qui vous donne une irrépressible envie d’aller boire des bières au bistro, discuter, « Oui, c’était bien comme ça, la vraie vie. La vie normale. Que la vie, quoi. »

Le bonheur des autres est l’arme la plus dévastatrice que l’humanité ait inventée et la « poursuite du bonheur » l’idéologie la plus meurtrière jamais élaborée, juste après les religions.

Il faut malgré tout dire un mot, loin de moi l’idée de l’analyser, de la puissante distanciation par l’humour constamment introduit par Sébastien Doubinsky. Ce qui fait qu’on est accroché à ce livre est sa manière de ne jamais se prendre au sérieux, de travers la gravité avec un sourire, d’évoquer les ratages avec une science très sûr de la chute pour chacune de ses scènes. On regarde amusé les personnages, on se dit qu’on est aussi beau et con. On rigole, on vit quoi.


Un grand merci aux éditions Publie.net pour l’envoi de ce roman de l’exaltation.

La comédie urbaine (283 pages, 23 euros)

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