Journal 1944-1945 Anita Pittoni

Composition de l’inquiétude dans sa matérialité, sa quotidienneté mais aussi dans ses débordements imaginaires, ses solitudes et ses espoirs de les voir dialoguer avec autrui. Entre journal de création, réflexion sur l’intime et ses inspirations, description amoureuse, la prose d’Anita Pitonni captive par l’exactitude de ses ressentis, l’intransigeance à confesser ses défauts, à composer surtout avec une personnalité complexe, entre exaltations et abattements, avec l’enthousiasme de toujours continuer à se fabriquer.

Il est des livres qui vous touchent tant la voix de l’auteur s’y fait entendre comme une présence amie. Les livres d’Anita Pittoni, dans leur discrétion même, sont indéniablement de cela. Une grande joie alors de découvrir son Journal, de savoir qu’il a été sauvé au hasard d’une brocante. Certes si vous ne connaissez pas encore l’œuvre d’Anita Pittoni, le plus évident est de commencer par sa magnifique Confession téméraire. Néanmoins, son journal d’une fin de guerre si obstinément passée sous silence qu’elle en devient une évidence fantôme, touche très souvent à la texture même de ses écrits toujours en quête d’eux-mêmes, de ce qui fait leur composition. On lit d’ailleurs dans le journal l’ébauche, à peine retouchée, d’une des anecdotes les plus passionnantes de Confession téméraire. Le journal est peut-être le lieu où inventer l’inspiration et où déplorer, entre temps, les instants où elle s’absente, où admirablement elle se définit en creux. On a beaucoup insisté, à juste titre, sur le rapprochement avec son autre métier : créatrice textile. Anita Pittoni veut dénouer, ou mêler d’une autre manière, le fil de sa vie, de son imaginaire, des faits et des histoires qu’ils lui inspirent. « Voilà que nous pénétrons dans un autre fait : la magie de la parole, magie qui nous fait franchir la limite et potentialise l’élan du motif. » Nous en sommes, je pense, tous là : à espérer mettre notre vie sous une autre forme de récit, à ce qu’un instant tout paraisse évident, que nous ne puissions plus être ailleurs et autrement. Un vrai enthousiasme dans cette illumination, dans ces moments où le tissu de nos existences offre une chatoyante composition. Et pourtant.

C’est comme si je flottais sur une barque la nuit, sous un ciel étoilé, avec au fond de moi-même une mélancolie si profonde qu’elle n’est même plus de la mélancolie, cette mélancolie qui vous fait comprendre ce qu’est véritablement le bonheur, c’est plutôt une félicité intérieure entièrement tissée de mélancolie.

Si Anita Pittoni me paraît une conscience amie, avec ce permanent décalage, ce soupçon d’incompréhension aussi que forme l’amitié, c’est par son étrange capacité à saisir les vides, tous nos instants de disponibilités désespérée, de viduité. Plus qu’à la composition textile, on peut se demander si les textes de Pitonni, dans leur inquiète cohérence désordonnée, ne répondent pas à l’axiome mallarméen : je dis fleurs et soudain apparaît l’absente de tous bouquets. Ce journal, moins prétentieusement, est empli de bouquets fanés, de fleurs qui un instant revivent, des souvenirs qu’ils évoquent. «(Ces influences de couleurs qui ne sont plus à – ce fil subtil et continu de l’esprit) » Peu à peu, le lecteur se laisse envahir par l’absence, l’attente aussi à laquelle, contexte oblige, Pitonni donne toute sa matérialité. Soin domestique pour l’amant, le verre de vin, le lit et son refuge. L’autre inspiration est peut-être alors celle-ci : « Je me sens en pleine possession de ma solitude. » ou dit autrement : « Si j’avais ne serait-ce qu’un peu de lumière au-dedans de moi, je ressentirais une nausée pour moi-même. » Le journal de Pitonni c’est aussi le contact repoussé avec les instants d’inspiration, le refus d’un enfermement dans ce qu’elle aurait de seulement personnelle, de ce que le journal pourrait finir par avoir de narcissique. Dans sa modestie, le journal de Pitonni offre aussi un visage de son dernier métier : éditrice. Un beau et souvent imaginaire rapport à l’autre.

Il n’y a que ce balancement las des êtres dans l’air de la vie, une palpitation faite d’angoisse et de rêves. Ce ne sont pas les êtres qui se rencontrent, ce sont les lassitudes, les angoisses qui se rencontrent portée par la même onde. Et cette onde se trouve hors de nous, elle est la sagesse qui se trouve hors de nous, hors de notre sagesse.

Comme dans Confession téméraire, rendre compte de ce que l’on est c’est peut-être donné l’image de ce qu’en autrui on invente. Le refuge dans l’imaginaire est alors ce qui laisse apparaître le dénuement de l’autrice. Émouvantes et riches scènes d’une vie inventée en compagnie de DH Lawrence et de Katherine Mansfield. Espoir d’une communion de création, rêverie d’individualités dépassées et malgré tout l’image d’elle-même à laquelle ne parvient pas à échapper Pitonni. Elle tricote, crochète (?) un gant pour son amant. L’autre réalité dont est tissée ce journal, notamment par de belles bribes de poèmes, est l’inventive solitude des amants. Magnifique journal d’un amour, du dialogue esseulé qu’il entretient « je suis seule, tu es seul dans notre présent qui est l’unique réalité, dans ce présent tragique. » Là encore, dans l’exaltation du corps, conscience admirable qui continue à se chercher. Il faut écouter la tenace petite voix d’Anita Pittoni.


Un grand merci aux éditions de la Baconnière pour l’envoi de ce journal

Journal 1944-1945 (trad : Marie Périer et Valérie Barranger, 181 pages, 20 euros)

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