L’instruction Antoine Brea

Le procès de la réalité telle qu’on nous la rapporte, l’instruction d’un magistrat égaré entre souvenirs, retour sur un vieux dossier et manière de tension métaphysique insidieuse et prégnante. Roman quasi documentaire, L’instruction brille par son gourmand emprunt d’une langue judiciaire, policière, de celle aussi susceptible de dire les confins et banlieues et autres irréels lointain où nos vies se passent. Antoine Brea surprend et captive par ce roman où le quotidien apparaît sous sa diffuse inquiétude, ou la passionnante enquête dessine en creux une critique politique des plus pertinentes.

La première gageure de ce roman est de parvenir à parler du quotidien sans la moindre hauteur, à le rendre passionnant précisément dans une impression d’égarement, de déréliction, ou simplement par cette recherche d’un sens qui, tous, nous caractérise. Même si c’est derrière un paravent (on apprendra que toute cette histoire est racontée, dans un futur proche, par un écrivain qui s’empare des documents), la réussite de ce roman est de s’approprier la langue d’un magistrat, partant sa façon de penser. Une sorte de timidité de bon ton, une hérédité qui à plein joue dans la reproduction sociale de ce type de boulot, une conviction aussi, malgré tout, de la possibilité de rendre justice, de dépasser ses doutes. Un personnage transparent, gris, banal et touchant comme le sont ceux d’Emmanuel Bove dont l’auteur se dit redevable. Patrice Favre prend un poste temporaire dans un lointain tribunal. Il faut alors souligner à quel point Antoine Brea parvient à une description du décor où se reflète, je crois, son projet : un épuisement de la réalité rendue dans un décalage. Lointaine banlieue administrative, la vie dans les quotidiens mouvements pendulaires et ceci sans que l’on puisse identifier un modèle. La sourde inquiétude qui happe le lecteur tient sans doute à ce décalage avec un plat réalisme. Plus la description se fait objective, rapport de police ou d’instruction plus on sent qu’il y manque un rien, qu’elle fait signe vers un autre chose qui toujours fuit.

je ne suis pas des leurs, pas pareils qu’eux tous habitués à vivre sans le moindre sentiment d’illégitimité… Ce mauvais sentiment qu’éprouvent les gens comme moi qui n’ont pas de parents corrects, qui ne se rattachent à aucun milieu social précis. Ceux que la vie a contraint à vivre une deuxième vie au cœur de la vie quotidienne, une vie de rêve ou de cauchemar, une vie illusoire, alcoolisée peut-être, toxique mais qui donne à l’autre une phosphorescence qu’autrement elle n’aurait pas, et qui permet de regarder la société sans se crever les yeux.

Sans avoir à le préciser, Antoine Brea nous invite à nous demander ce que son narrateur cherche dans l’étrange affaire qui le happe. Le juge qu’il remplace s’est suicidé, des rumeurs courent sur lui : alcoolisme, négligence, liaison homosexuelle, cancer. Ce juge égaré laisse pourtant d’admirable carnets, une vraie panique face au monde. Nous rentrons alors dans l’aspect polar de ce roman. Un faux-semblant bien sûr. L’instruction parvient pourtant ainsi à nous rendre une certaine réalité. Un sigle pour moi la résume : RPR. Casseroles et magouilles, la droite dans toute sa splendeur. Un pointeur, un violeur de mineur, se fait tuer en prison, une enquête mollement est diligentée. L’affaire dérange. Avouons que l’on devine assez vite le fin mot de l’histoire, une similitude de prénom vite le révèle. Qu’importe, pour l’auteur importe seul comment on construit une mise en accusation. Confronter différentes versions des faits peut-être pour voir quel souvenir il en remonte. Antoine Brea sait en laisser remonter l’obscure culpabilité, l’ambiguïté sur laquelle se construisent nos existences. On ne saura jamais si le violeur est coupable ou s’il se planque sur une arrangeante, mais crédible version des faits, on ne saura pas davantage si son enfance excuse quoique ce soit, on n’aura pas à savoir non plus si les souvenirs et les usurpations du personnage sont vérifiés. Il est difficile de communiquer la tension présente dans les lignes de L’instruction, sans doute parce qu’il n’est pas nécessaire de la commenter. On aime beaucoup la conclusion sur la tache indélébile de la justice qui, d’avoir prêté la main à la stratégie répressive du maintien de l’ordre, fera perdre encore un peu de confiance dans les institutions. Au fond, une belle vision de la justice telle qui si mal elle se pratique.


Un grand merci au Quartanier pour l’envoi de ce roman.

L’instruction (311 pages, 21 euros)

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