Un père étranger Eduardo Berti

Récit des dissemblances, des exils et de leurs langues. Sous les allures d’une biographie romancée de Joseph Conrad, Eduardo Berti part à la recherche de ses identités, entre coïncidences et approximatives ressemblances. Confrontation de chaque instant avec l’étrangeté du langage ainsi que ses fantômes, Un père étranger est une belle quête de soi par une confiance rieuse dans la littérature.

Au fond, ce roman brille par son exercice de distanciation, par la possibilité ainsi créer de varier les discours sur un objet qu’il ne prétend jamais tout à fait comprendre. Le récit magnifique de deux échecs, d’une incapacité à finir d’écrire deux livres. Eduardo Berti prétend (la vérité de ce qu’il nous raconte reste heureusement invérifiable, comme suspendue aux nouvelles interprétations que l’auteur pourrait lui inventer) écrire un récit sur Conrad, sa vie domestique. Peu à peu s’impose en lui un personnage qui, faute de s’être reconnu dans une nouvelle, aurait voulu tuer Conrad. Le thème de ce récit devient alors lumineux : de soi qu’est-ce que l’on reconnaît dans un récit ? Ce que l’on y projette est-il seulement notre passé ou ne peut-on pas y deviner, rétrospectivement, une prémonition de notre futur ? Un écart paraît répondre Eduardo Berti. Autant de parenthèses comme mémoire de ce qui aurait pu advenir, expression des versions laissées de côté par l’auteur (pensons ici aux Singes rouges de Philippe Annocque) où niche peut-être ce dans quoi l’auteur pourrait se reconnaître. Une question intéressante est posé : quel souvenir un écrivain garde de ce qu’il a écrit, ses lecteurs n’ont-ils pas une meilleure mémoire de son œuvre ? Vous l’aurez compris Un père étranger est avant tout un livre sur la formation d’un livre. On pourrait penser, en poussant un peu, à une manière d’amalgame entre l’autofiction à la française et le roman délirant, d’une construction baroque tel qu’il se pratique, dans une vulgaire globalisation, en Amérique du Sud, chez Rodrigo Fresan dans son meilleur. Peut-être dans la volonté, propre à tout roman, de donner à voir la présence d’une absence. « Quelque chose comme la synecdoque de l’absence. » Laisser apparaître la vie dans ses amputations plus ou moins volontaires.

(Il m’arrive de penser que je devrais ouvrir au hasard, ou non, un roman de Jozef, traduire en espagnol quelques phrases de l’anglais puis, avec ce « ton », cette langue obtenue dans les marges des pages de Jozef, écrire sur mon père.)

Un père étranger serait l’histoire d’une double identité qui se dédouble. Eduardo Berti, écrivain argentin, à vécu longuement à Paris au point de se sentir comme en exil dans sa propre langue. Ou plutôt de reconnaître cette langue fantôme dans ces lectures, dans ce qu’il tente d’écrire et surtout dans le secret ainsi mis à jour. Conrad, écrivain polonais décide de devenir un styliste anglais. Un père étranger parvient à en faire une curieuse biographie, romancée peut-être mais d’une grande précision. Plongée dans l’intime qui dès lors se dédouble d’une nouvelle part romanesque plutôt drôle : les déboires d’un écrivain chez les gardiens auto-proclamés de l’œuvre du maître. Filouterie et vénalité. L’histoire se dédouble à nouveau pour nous porter vers le double langage de son père. Écrire serait regagner une identité, composite par nécessité et où toujours affleure le secret. Un récit d’exil sans doute même. Le père de l’auteur est roumain, il a abandonné langue et passeport pour s’installer en Argentine. Un père étranger montre alors surtout comment ce que l’on fuit finit par ressurgir. Un accent dans la fatigue ou l’agonie et la langue fantôme ressurgit. Eduardo Berti montre aussi le pouvoir du nom, de l’écriture administrative : écrire sur son père c’est lui retrouver son vrai nom, parvenir alors à s’inventer une identité. L’ultime dédoublement de ce roman foisonnant, remarquablement construit et rythmé, est alors la question de ce que l’on vole de l’autre pour construire un texte. Le caractère autobiographie verse alors dans la fiction, la recomposition – comme pour la vie de Conrad – se fait romanesque. Le père de l’auteur, pour imiter son fils ou pour tenter peut-être de parler la même langue que lui, se lance dans la rédaction d’un roman. Un père étranger nous en livre des extraits qui entrecoupent le récit. On ne peut bien sûr deviner dans quelle mesure ils sont inventés. Tout tombe parfois trop juste pour avoir été inventé. Le titre du roman paternel aurait enchanté Derrida, fait sans doute sourire le membre de L’Oulipo qu’est l’auteur : La dérroute. L’identité roumaine y ressurgit pas seulement par l’orthographe capricieuse. Peut-être davantage dans la volonté d’écrire un roman d’aventure. Notons alors les jolis récits de rêves ou l’identité de l’auteur apparaît et se décompose.

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